Novembre 2018


La confiance (en soi) n’exclut pas le contrôle (de soi)

Voilà me semble-t-il un intéressant recyclage de la phrase de Lénine. [1] En figure, d’abord, la primauté de la conscience parmi les modalités de notre être. Nous nous vivons d’abord comme des êtres pensants, dont la capacité à réfléchir, dialoguer, controverser est la partie « noble ». Penchant dont l’un des symptômes est, par exemple, le sommeil vécu comme une amputation de la vie. « Comme tu as de la chance ! » s’entend souvent dire celui qui dort quatre ou cinq heures par nuit.

Or cette conscience, ce mental, n’est pas toute-puissante et a des faiblesses. Des faiblesses qui ne sont pas sans conséquence, y compris politiques et bien évidemment dans la vie sociale, en particulier la vie dans les entreprises.

Gérald Bronner, dont l’ouvrage La démocratie des crédules a déjà été mentionné dans un récent billet [2], pointe un certain nombre de biais qui affectent notre jugement. [3] Je ne vais pas réécrire son livre, simplement lever le coin du voile avec une petite histoire.

Je croise récemment un quidam sur la place Léon Blum, dans le 11e, qui photographiait le ciel. « Ah lala, qu’est-ce qu’ils nous balancent aujourd’hui ! ». Je lève les yeux et vois le ciel bleu parsemé de traînées d’avions. Je comprends illico qu’il fait référence à la théorie des « chemtrails » selon laquelle les gouvernements mondiaux inoculeraient à la population des gaz pour la rendre inoffensive, au moyen d’un épandage par les avions : d’où les traînées. [4] Imaginons un instant que je n’en ai entendu parler que la veille par un partisan qui se trouve être un de mes amis. Je risque d’être victime du biais d’ancrage qui consiste à appuyer un jugement à propos d’un sujet nouveau, sur ce qui est présent, quel que soit le rapport avec le sujet en question. Ainsi des expériences ont montré que faire tourner une roue de loterie portant des chiffres avant de poser une question sur une estimation numérique, a une influence sur la question. Plus fréquemment, le premier qui parle dans un débat a un poids plus important.

Fort de ce nouveau regard sur le monde – « on » nous empoisonne avec les traînées d’avions –, je fais faire des recherches sur le Net. Outre le fait que, souligne Gérald Bronner, les sources d’information sur ces sujets sont davantage le fait des « pros » que des contradicteurs – les scientifiques notamment ont autre chose à faire que de s’atteler à démontrer que les chemtrails sont une ânerie – et que, par conséquent, je vais surtout être confronté à des sites qui vont dans le même sens, je risque également d’être victime du biais de confirmation. À savoir que nous sélectionnons naturellement dans la masse d’informations que nous recevons, celles qui confirment nos croyances plutôt que les autres. Ce qui fait également que nous avons souvent l’impression que les horoscopes sont pertinents.

Un des arguments de poids en faveur de cette théorie est que le nombre de cancers – générés par les gaz toxiques – augmente en proportion du nombre d’avions qui sillonnent le ciel. Il y a cent ans, il y avait beaucoup moins d’avions et de cancers. Il est possible que je sois ici victime du biais de proportionnalité. Lequel nous fait croire qu’un phénomène augmente – les cancers – alors qu’en réalité c’est surtout son dépistage et la communication des résultats qui augmentent.

« Ah mais, va me dire mon photographe de rue, vous n’allez pas croire que tous ces avions dans le ciel, c’est un hasard ? » Serais-je ici exposé à l’effet râteau ? Lequel est le produit de notre représentation erronée du hasard qui est censé, à nos yeux, ne produire que de l’irrégularité. Une longue suite de « face » dans un tirage à pile ou face nous semble louche, alors que le hasard en produit très naturellement : une chance sur 128 de produire huit fois le même résultat. Sur cent tirages, il y a à peu près une chance sur deux que ça se produise à un moment ou à un autre. De même qu’il suffit d’être 23 dans une assemblée pour qu’il y ait une chance sur deux pour que deux personnes aient leur anniversaire le même jour.

Où l’on voit, pour conclure cette histoire, que certains biais qui affectent mon cerveau peuvent m’incliner à croire à peu près n’importe quoi.

Et si j’ai raconté ça sous forme d’histoire, c’est bien entendu pour profiter de l’effet Othello : de même que le héros shakespearien a fini pour tuer la femme qu’il aimait sous l’influence des discours du venimeux Iago, de même notre esprit est sensible aux histoires, ce que le marketing exploite avec le storytelling. Ce que j’exploite ici pour vous convaincre d’user de votre conscience avec vigilance, en appelant à la rescousse deux gardiens qui se nomment sensation et émotion. Lesquels ne sont pas tout-puissants non plus.


[1] Voir mon billet de l’été dernier, http://www.quivogne.net/la-confiance-nexclut-pas-le-controle
[2] Gérald Bronner –
La démocratie des crédules – puf 2013 — http://www.dirigeant.fr/011-1434-Moi-et-le-systeme.html
[3] Pour un florilège de biais cognitifs : http://www.axolot.info/?p=540
[4] Voir :http://www.conspiracywatch.info/tags/chemtrails


Laurent Quivogne
Le 18-07-2016
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