Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


« Moi seul, pas capable ! »

« Parce qu’il n’y a pas de spécialistes de la fragilité », Denys Cordonnier, l’animateur de cette table ronde consacrée à la fragilité avait préféré réunir des hommes et des femmes sensibles à ce thème pour l’avoir vécu ou y avoir réfléchi. Car la fragilité est multiforme, inhérente à chacun de nous et se loge parfois là où on ne l’imaginait pas.

Ainsi, Pascal Boulet, qui travaille chez Galvatlantique, une société de galvanisation des métaux, la voit dans la différence d’appréciation que portent les anciens et les nouveaux sur la qualité. Pour lui, les jeunes, plus laxistes, fragilisent la production et donc l’entreprise. Il la voit aussi dans l’absentéisme. D’une part, le même travail doit être fait avec moins de monde et, d’autre part, il faut faire équipe, pour remplacer l’absent, avec des collègues qui connaissent moins bien le métier. Résultat : un risque d’accident accru, en particulier dans la manipulation des grosses pièces.

Du coup, ces fragilités sont aussi source de responsabilité. Elles obligent à faire un effort de communication, à mieux se comprendre.

Pour Nathalie Hergon, la dirigeante de Galvatlantique, le droit d’expression est un droit social. Chacun doit pouvoir prendre la parole, dire ce qu’il pense, faire des propositions. Par exemple, reprend Christophe Lemaire, un autre salarié de cette entreprise, les documents écrits de procédure ont été simplifiés, à la suite de remarques de collègues, pour que tout le monde puisse y accéder, même ceux qui ont des difficultés à lire. Car la fragilité se niche là aussi, et quand soi-même on est à l’aise avec l’écrit, on n’y pense pas toujours.

Un sujet tabou

Pour Vincent Houot, responsable d’une entreprise de second œuvre, « la fragilité est effectivement un signal faible à la naissance d’un problème. Pour la percevoir et l’exprimer, il faut un certain courage. Le dirigeant a plutôt l’habitude de laisser son âme sensible au vestiaire. Pourtant entre fragilité et force, il existe une posture possible : l’humilité ». Et de donner un exemple plus que récent : « Hier soir, j’ai reçu un appel d’un de mes clients historiques qui représente 15 % de mon chiffre d’affaires. Il m’annonce qu’il a trouvé un fournisseur 35 % moins cher. Que faire ? Ne pas bouger, en se drapant dans sa dignité, ou se remettre en cause ? Il va falloir trouver des solutions à cette fragilité par une plus grande créativité, en retrouvant des marges de compétitivité. Peut-être aussi, oser exprimer mes doutes au client, lui proposer de réduire les écarts… »

« Oui, témoigne à son tour Brigitte Lemercier, présidente fondatrice d’un cabinet de conseil qui intervient auprès des dirigeants, la fragilité des patrons est un sujet tabou. Ils doivent se montrer forts et déterminés en toute circonstance, car ils pensent, sans doute à juste titre, que tout signe de faiblesse pourrait faire courir des risques à leur entreprise. Mais, à l’inverse, le mythe des dirigeants inébranlables est tout aussi dangereux : ils s’enferment dans leur ego et n’écoutent plus personne ». Pourtant, aujourd’hui, crise oblige, on perçoit des craquelures dans ce vernis protecteur : « Certains commencent à reconnaître qu’ils ne peuvent pas tout savoir, tout faire, être partout en même temps. Ils acceptent de douter, car ils voient combien les certitudes absolues les mènent droit dans le mur. » « Pour que passe la grâce, il faut des trous dans l’être », conclut Brigitte Lemercier, citant un ancien DRH de Saint-Gobain.

La fiction de l’autonomie

« Le contexte actuel de crise, remarque l’économiste Elena Lasida, peut-être lu comme une fragilité généralisée, ce qui permet à chacun de se déculpabiliser de sa propre fragilité. On prend conscience que les causes en sont multifactorielles. Nous sommes tous fragiles, mais nous ne sommes pas les seuls responsables de notre propre fragilité. C’est l’occasion, dans l’entreprise, de repenser l’articulation entre l’individuel et le collectif : l’individu n’est pas une machine à produire, mais un être social et l’entreprise est aussi un lieu qui produit de la relation sociale. »

« S’interroger sur la fragilité dans l’entreprise, c’est s’interroger sur le mode de management, confirme Erik Pillet, directeur de l’Arche, un réseau de communautés au service des handicapés. Or, malgré des améliorations, l’écart se creuse entre les discours sur la relation et la réalité vécue par les salariés. On est dans la fiction de l’individu autonome, responsable de ses choix. Je me souviens de cette parole de René, un membre de l’Arche : “Moi seul, pas capable”. Il faudrait réhabiliter la notion de communauté de travail au travers de laquelle se tissent des liens entre les personnes. Il y a deux mots qui ont un peu disparu du vocabulaire de l’entreprise et qui me semblent pourtant essentiels pour combattre notre fragilité commune : la bienveillance, vis-à-vis des autres et vis-à-vis de soi-même, et la réciprocité. Les salariés ont souvent l’impression de donner beaucoup à l’entreprise sans réelle contrepartie. Les dirigeants eux-mêmes doivent se mettre en situation de recevoir. »

En effet, complète Elena Lasida, « on confond souvent indépendance et interdépendance. L’autonomie, c’est la possibilité donnée à chacun de gérer ses interdépendances. Être autonome, c’est être capable de dire à l’autre et d’entendre de lui : “j’ai besoin de toi”. En ce sens, il me semble que l’on doit aller plus loin encore dans l’idée de performance globale. Pour moi, ce n’est pas un objectif prévisible à atteindre, mais un chemin collectif à parcourir. Et, à chaque étape, tout au long de la route, on accueille l’inattendu, l’imprévisible, on se demande ce qu’on a découvert de nouveau ensemble, ce que chacun apporte. On s’apercevra alors que la réussite se situe, parfois, du côté des plus fragiles. Regardez d’ailleurs le parcours de mon pays, l’Uruguay – je suis d’origine uruguayenne –, un tout petit pays de 3,5 millions d’habitants, qui s’est classé 4e de la coupe du monde de football ! »

En conclusion, Erik Pillet, résumait le débat avec cette phrase de Martin Luther King : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons tous mourir ensemble comme des imbéciles ».
Raphaël d'Achery
Le 18-07-2010
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