Juillet 2018


L’angoisse de l’imperfection

Polyptique du jugement dernier, detail (Rogier van der Weyden, 1446-52)
Partons de la situation présente : je me promets d’écrire un article tous les quinze jours. Le dernier a été bouclé voici maintenant trois semaines. J’avais – à l’imparfait – le projet d’écrire cet article dans la série des pressions existentielles. Mais chaque jour qui passait voyait mon projet reporté. Non que l’opportunité de satisfaire mon propre engagement ne m’ait été donnée. J’aurais pu, si j’avais voulu, trouver le temps nécessaire. Quelque chose s’est passé qui m’a poussé à l’atermoiement ou à ce qu’on nomme aujourd’hui du vilain terme de procrastination. Il s’agit de faire un pas de plus dans l’écriture de la série. Peut-être suis-je intimidé par l’enjeu de continuer à écrire sur ce sujet exigeant. Scène classique de perfectionnisme dans les entreprises : à force de trop vouloir bien faire, je ne fais rien du tout.

Nous regardons ici le sujet plus vaste de l’imperfection, appelée parfois incomplétude. Sujet qui touche à nos limites et qui dit que je ne peux pas tout faire, que je ne peux au contraire que faire de mon mieux. Je ne pourrai pas tout connaître, pas tout visiter, même en cent ans, je n’aurai pas le temps de tout faire, comme le dit la chanson [1]. Mon existence est limitée à ma propre identité, je ne saurai jamais ce que ça fait d’être né ailleurs que là où je suis né, que d’être né une femme alors que je suis un homme ou réciproquement. Et même si mes choix peuvent m’emmener là où je veux – volonté qui reste malgré tout soumise à mes propres limites – je ne saurai jamais comment ça aurait été si j’avais fait des choix différents.

C’est ainsi que l’imperfection est reliée à d’autres pressions existentielles. La finitude, qui parle de nos limites et des limites de tout ce que nous vivons, qui écarte toute possibilité de tout vivre, mais aussi la responsabilité puisque notre vie est limitée par nos propres choix. C’est pourquoi certains auteurs, tels Irvin Yalom [2], n’en parlent pas.

Pourtant, en parler semble intéressant, notamment en entreprise car c’est ici la voie royale de l’angoisse existentielle. Ne pas être à la hauteur, ne pas savoir faire, ne pas y arriver. Faire un travail insatisfaisant, même au prix d’une débauche d’énergie, et encourir les critiques de ses supérieurs, de ses clients, les commentaires des collègues.

C’est dire que l’angoisse de l’imperfection tire aussi sa substance du regard d’autrui – ce qui lui donne un cousinage avec la solitude – par la crainte que nous avons qu’il se pose sur nos failles et nos vulnérabilités. Le regard d’autrui mais aussi le nôtre et la petite musique qui nous chante à l’oreille : « Où sont passés tes rêves de jeunesse ? Qu’as-tu fait de tes talents ? »

Un chemin de consolation est que c’est le lot commun d’être imparfait et d’en souffrir plus ou moins souterrainement. Même ceux dont la réussite est éclatante – réussite selon quels critères ? – même ceux-là que nous admirons sont peut-être rongés secrètement par le doute et l’angoisse de l’incomplétude. C’est dire que lutter pour faire disparaître l’angoisse est vain et qu’il n’y a plus qu’une seule issue : nous dire que nous faisons du mieux que nous pouvons ; comme chacun, soi ou autrui, fait du mieux qu’il peut. Non seulement un chemin de consolation, mais encore un chemin de compréhension de l’autre soudain débarrassé de sa toute-puissance : il ne cherche pas à me nuire ou à nuire à mes projets, il fait seulement de son mieux. Il ne s’agit pas d’excuser ni même d’expliquer, encore moins de supporter. Il s’agit de ne pas instruire le procès d’intention et de s’en tenir à la situation, dans l’étroitesse de notre condition humaine. Il s’agit de s’appuyer sur notre propre imperfection pour gagner en bienveillance.


[1] Je n’aurai pas le temps – Michel Fugain – Fugain/Delanoe
[2] Irvin Yalom qui, rappelons le, a écrit une somme sur le sujet : Thérapie existentielle

Quatrième épisode d’une mini série sur les questions existentielles :http://www.quivogne.net/series/existence-quand-tu-nous-tiens/


Laurent Quivogne
Le 18-04-2016
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