Juillet 2018


Mais la France se réforme !

Même si elle doit le faire en contournant les obstacles placés devant elle par le pouvoir central.

Sept ans, comme c’était long ! Et quatorze ! Car les bougres en redemandaient systématiquement une tranche… On a cherché à ménager notre patience, en raccourcissant le mandat présidentiel au quinquennat. Dorénavant, c’est donc tous les cinq ans que s’offre au peuple français, une opportunité. Une fenêtre de tir s’ouvre, qui se refermera bientôt. C’est alors que nous pourrons choisir entre le Bien et le Mal, la Vertu et le Vice, le Paradis et l’Enfer. Nous aurons une chance de faire descendre le ciel sur la terre. Comme c’est exaltant. On comprend que la politique passionne autant les Français ; qu’elle provoque des engouements convulsifs.

Dans beaucoup de pays, plus normaux, la politique passionne moins les foules que les matchs de football. L’Etat fait son boulot et la société vit sa vie. Chez nous, il semble, au contraire, que le destin de chacun soit suspendu au verdict quinquennal. Pour les membres de la nomenklatura, qui en attend nominations et promotions, on peut comprendre. « Le prince dont nous faisons métier et marchandise… », écrit Stendhal, dans La chartreuse de Parme. Mais les autres, nous autres, tous les autres ?

Comment un vieux peuple goguenard et sceptique, a-t-il pu retomber dans une telle dépendance envers le souverain ? Serait-ce une rechute bonapartiste ? En 1958, elle était excusable : la République, embourbée dans l’affaire algérienne, avait besoin d’un sauveur suprême. Mais aujourd’hui ? L’urgence n’est pas si terrible. Serait-ce l’ornière monarchique qui nous aurait ramené au temps où toutes les affaires étaient suspendues au bon vouloir du roi ?

On a accoutumé la société française à tout attendre de l’Etat. De son chef, on escompte l’impossible. Souvenez-vous de Mai 1981 : « Mitterrand, du soleil ! », criaient, sous une pluie battante, à la Bastille, les ancêtres d’homo festivus. Au lendemain de son sacre, le roi touchait les écrouelles, provoquant des guérisons miraculeuses. Du président de la République, pourquoi ne pas exiger une météo clémente ?

En France, l’Etat a écrasé la société. Sous prétexte de la protéger, il l’entrave. Ce carcan est la cause de deux traits spécifiques de notre nation.

D’une part, il est l’origine paradoxale d’une intelligence particulière. Faire aboutir un projet novateur quelconque dans une société aussi corsetée nécessite une ingéniosité prodigieuse. Les obstacles, les pièges, les obstructions développent chez l’individu des aptitudes singulières.

Mais d’autre part, cette impuissance collective livre les esprits fragiles aux agitateurs qui les persuadent que « tout est possible, pour peu qu’on le décide ». C’est une observation faite par Tocqueville, dans L’Ancien Régime et la Révolution. L’ignorance du réel entretient des fantasmes de toute-puissance.

C’est le y’a qu’à. Vous savez : Y’a qu’à retrouver une monnaie nationale, on pourra dévaluer et redevenir ainsi compétitifs. Y’a qu’à instaurer des tarifs douaniers prohibitifs et on pourra reconstruire notre industrie à l’abri de cette barrière protectrice. Y’a qu’à transformer la place de la République en jardin potager et voter des motions non-violentes pour faire disparaître le terrorisme. Y’a qu’à augmenter massivement les salaires et les prestations sociales et la production sera tirée par cette relance de la consommation. Il suffirait qu’un bon président le décide enfin.

Si nous continuons à tout attendre d’un président de la République, nous serons à nouveau déçus. La politique n’est pas la clef du bonheur public. Le grand danger des époques de transition, c’est la tentation de déléguer la mission de réformer au pouvoir central.

En réalité, la France se réforme toute seule et elle le fait malgré son Etat, le contraignant à suivre avec un temps de retard. Ce n’est pas l’Etat qui imagine des solutions nouvelles aux besoins des gens, en comprenant les potentialités offertes par les nouvelles technologies. Ce sont les start-ups. Ce n’est pas l’Etat qui est en train d’inventer de nouvelles formes de travail. Par contre les « zèbres » d’Alexandre Jardin ont raison de travailler en collaboration les élus locaux, eux sont généralement plus près des réalités… et, dans l’ensemble, ils se gardent de promettre le Paradis sur terre.


Brice Couturier est journaliste, co-producteur et éditorialiste aux Matins de France Culture.

Brice Couturier
Le 15-04-2016
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