Novembre 2018


Tout passe, tout casse, tout lasse

« C’est pas bientôt fini, non?
— Mais ça n’est que le cinquième volet
— Justement, il y en a assez de l’angoisse existentielle, de la solitude, de la responsabilité, de l’imperfection, et de toutes ces choses atroces.
— Ah, mais justement, tu n’imagines pas dans quelle angoisse ça me met, de devoir en finir avec ces articles. »

Alors oui, finir, c’est difficile, même si cela peut aussi s’accompagner de soulagement. Toute fin est difficile. La fin de la vie, bien sûr, mais aussi la fin d’un projet, la fin d’une relation et même la fin de la belle saison, la fin de l’année ou le soir qui tombe et qui remplit les cœurs de nostalgie. Autant d’occasions de venir réveiller l’angoisse de la finitude qui se tapit en nous. Comme le dit la chanson allemande « Tout a une fin, seule la saucisse en a deux. » C’est dire que nous ne sommes pas au bout de nos peines et que nous n’en avons pas fini avec… la fin.

Le difficile, pour nous, c’est que toute fin est fille de la grande fin, notre fin qui est l’engloutissement de tout un monde, toutes nos représentations, toutes nos pensées, secrètes ou indicibles que nous ne pourrons jamais partager, tous nos rêves inaccomplis.

Il me vient à ce propos une histoire, que l’on raconte dans la tradition juive. Simon est tailleur. Il a une affaire modeste mais il travaille dur et, surtout, il ne dépense pas un sou. À ses yeux, ses chaussures ne sont jamais assez usées pour qu’il vaille la peine de les porter au cordonnier ; sa chemise jamais assez élimée et rapiécée pour la changer. À force de travail et d’une vie économe, il finit par amasser un certain pécule. Lequel pécule, étant bien placé, prospère et, au fil des années, devient de plus en plus important. Pour finir, après des décennies de cette vie austère et laborieuse, Simon devient riche. Un beau jour, il décide de changer de vie du tout au tout. Il vend son atelier, se rend sur la Côte d’Azur et nous le retrouvons, sortant d’un hôtel de prestige, rasé et coiffé de frais, habillé à la dernière élégance, traversant la Croisette pour une promenade au bord de la mer, la première vraie promenade de sa vie, un luxe qu’il ne s’est jamais offert, a fortiori au bord de la mer. Or voilà que, tout à sa joie, il ne voit pas arriver l’automobile qui le fauche et le laisse désarticulé sur la chaussée. Il est là, étendu, souffrant de tout son être. Il sait qu’il va mourir. Il apostrophe alors le Tout-Puissant – qu’il a prié avec piété toute sa vie – en lui disant : « Non ! Pas aujourd’hui ! Tu n’as pas le droit après toutes ces années d’effort de me priver au premier jour de ma nouvelle vie ! » Alors, Dieu, de lui répondre dans une lumière surnaturelle et un bruit de tonnerre : « Simon ? Comment te dire… Figure-toi que je ne t’avais pas reconnu ! »

Les histoires méritent mieux que des commentaires : elles méritent d’abord du silence ; je ne me hasarderai donc pas à dire quoi que ce soit sur celle-ci. Pas plus que je m’étendrai bien davantage sur la finitude qui parle bien entendu de notre peur de mourir mais aussi de ce que la fin risque de nous ôter, des accomplissements que nous avons repoussés au-delà des horizons présents.

J’aimerais au contraire terminer sur une note moins sombre, si tant est que cela soit possible avec un sujet aussi grave. La finitude, qui touche toute chose, nous préserve de la permanence. Or c’est bien cette dernière qui, peut-être, est la source de nos plus grands maux. Le désespoir se nourrit de ne jamais en finir avec une situation difficile. La vraie angoisse naît d’une confrontation à des difficultés dont nous pensons qu’elles ne se termineront jamais. « Tout passe, tout casse, tout lasse, est le mot de la vie. » [1] Car c’est bien d’un mot de la vie dont il s’agit, que quelque chose se termine pour que quelque chose d’autre recommence. Entre ces deux abîmes, celui qui nous accable pour toujours et celui dans lequel nous serons bientôt précipités, se tient l’étroit fil de la vie où, funambules, nous apprenons, pour être heureux, à contempler le vide.


[1] Henri-Frédéric Amiel, Ecrivain suisse du XIXe siècle

Cinquième épisode d’une mini série sur les questions existentielles :http://www.quivogne.net/series/existence-quand-tu-nous-tiens/


Laurent Quivogne
Le 3-05-2016
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz