Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Donner du sens, la quête sans fin

Titien, Sysiphe
Donner du sens : voilà le leitmotiv des prescriptions managériales, dont l’axiome fondateur dit qu’avec du sens, ce sens que le nouveau héros du management, le leader, sait distribuer autour de lui, les énergies sont décuplées et rien ne fait plus obstacle à ce que chacun – soi et les autres – s’engage de toute son âme dans l’entreprise. Entreprise commerciale, entreprise de sa vie, entreprise au-delà des horizons telle « l’entreprise des Indes » qui désigna le voyage de Christophe Colomb. Comme si le sens tenait lieu d’itinéraire fléché qu’automatiquement nous nous mettrions à suivre ; un sens qui mettrait le questionnement existentiel en suspens et nous libérerait de l’angoisse.

Voilà en effet pour compléter et achever cette série sur les pressions existentielles, la quête de sens ou, dans sa formulation inverse, la confrontation à l’absurdité du monde. Ce monde où, selon les philosophes existentiels, nous avons été « jetés ». « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. » dit Albert Camus dans les toutes premières lignes du Mythe de Sysiphe. Car notre existence serait comparable à celle de ce héros grec, condamné pour toujours à pousser au sommet d’une montagne un rocher qui en redescendait à chaque fois. « Si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? », fait dire Lewis Caroll à Alice. Qu’est-ce qui nous en empêche ou... qu’est-ce qui pourrait nous empêcher de chercher à en inventer un ? Car il est difficile d’échapper à la question, sauf à l’écarter de notre conscience, pour éviter l’angoisse qu’elle suscite, le cas échéant en usant de moyens plus ou moins dangereux pour ce faire : drogues, addictions en tout genre ; mais aussi remplissage de notre vie pour éviter le vide d’où surgissent les interrogations existentielles. Le travail à outrance, les activités sociales multipliées, l’absence de repos. Ou encore des utopies, religieuses ou laïques, nous emplissant de certitudes.

Il se pourrait donc bien que le sens que nous propose la société ou l’entreprise à laquelle nous œuvrons ne soit qu’un dérivatif dont nous nous saisissons pour, commodément, ne plus avoir à nous questionner. Dès lors, que signifie, pour un dirigeant, donner du sens ? S’agit-il de distribuer une sorte de psychotrope qui tiendra ses collaborateurs tranquilles et attelés à la tâche ? Ou bien de nourrir cette quête qui vit en chacun d’eux, singulière, unique, faite d’arrangements et de réponses partielles. La première voie est tentante, comme est toujours tentante pour un dirigeant la voie de l’asservissement de ceux qui travaillent pour lui ; la seconde est plus audacieuse, car, à permettre que chacun puisse suivre le fil de sa quête intime, le risque est de voir l’organisation se transformer en une brouette de grenouilles [1], dans laquelle les passagères montent et descendent de façon imprévisible.

L’ajustement entre la quête individuelle et le mouvement collectif ne peut se faire que dans un dialogue entre l’une et l’autre, avec l’acceptation que cet ajustement ne peut être que temporaire. Car l’alliance entre une organisation et ses membres est par nature précaire et d’autant plus précaire que l’ambition d’y mettre du sens est grande. À vouloir impliquer les collaborateurs, qu’ils soient des salariés internes ou des partenaires externes, nous prenons le risque de nous atteler plus fortement à leur cheminement personnel et de voir, au prochain virage de cette route, nos itinéraires diverger.

Par sa nature de questionnement existentiel, la quête de sens est reliée aux autres pressions : chacun affronte la solitude dans son chemin singulier ; la finitude est à la fois à la source – quel sens peut donc avoir une vie qui va s’achever dans le néant ? –, mais aussi intérieure, car aucune des réponses que nous trouvons ne dure. Les réponses imparfaites que nous sommes capables d’y apporter nous confrontent à notre imperfection, tandis que nous sentons que la question nous taraude d’autant plus que personne ne peut répondre à notre place et qu’elle est de notre responsabilité.

L’organisation mature n’est donc pas celle qui donne du sens à ceux qui y participent ; elle est un lieu de dialogue entre des personnes, chacune sur son chemin, chacune à un certain point de son questionnement, des personnes qui trouvent là une nourriture pour avancer sur son propre chemin, en toute liberté, avec la conscience, qu’à chaque instant, c’est ailleurs que l’aventure se poursuivra.


[1] Merci à Bruno Luirard de La voie des hommes, qui m’a appris cette expression, laquelle fut aussi utilisée par François Bayrou pour qualifier le centre.

Laurent Quivogne
Le 11-05-2016
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