Novembre 2018


La jeunesse, victime des arbitrages politiques, n'est pas place de la République

Crédit photo : Georges Seguin (Okki)
Non, la « Nuit debout », ne représente pas toute la jeunesse. Celle-ci a bien des raisons de se révolter contre le sort qui lui est fait. Mais les solutions ne sont pas celles préconisées par nos vieux « alters »....

Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie, pour commencer : « Les Américains et les Européens plus âgés de la classe moyenne supérieure ont vécu une existence agréable. Lorsqu’ils sont entrés sur le marché du travail, une multitude d’emplois bien rémunérés les attendaient. » Ils ont pu compter sur la sécurité de l’emploi. Ils ont pu se marier jeunes, devenir propriétaires, parfois acquérir une résidence secondaire. « Les jeunes d’aujourd’hui » entrent sur des marchés du travail somnolents. « L’insécurité de l’emploi les suit tout au long de leur vie. » Aux Etats-Unis, où ils ont dû s’endetter pour payer leurs études, ils « croulent sous les dettes ». Pour cause de précarité, « l’accès à la propriété est pour eux un lointain rêve ». Ceux qui ont fait « tout ce qu’il fallait » — de bonnes études, en particulier, se sentent floués. Du coup, ils perdent confiance dans les élites.

Selon Harold James, professeur à Princeton, « une guerre des générations se dessine, remplaçant celle des classes ». Et les jeunes l’ont perdue d’avance. Pour des raisons simplement démographiques. En Europe et au Japon, les populations vieillissent rapidement. « Les personnes âgées gagnent les élections, pendant que les jeunes restent à la maison ». Cela se traduit dans les arbitrages politiques entre budgets de l’éducation et pensions de retraite ; et en France, dans la répartition des dépenses sociales, très avantageuses pour les plus de 65 ans. Typique : le gouvernement allemand vient de décider une hausse de 5 % des pensions. Le nouveau gouvernement ultra-conservateur polonais, de son côté, vient d’abaisser l’âge du départ en retraite et d’augmenter, là aussi, les pensions. Les jeunes paieront. Ou bien s’en iront.

Harold James, toujours : « Dans les pays dominés par des politiques gérontocratiques,les jeunes essaient d’émigrer le plus rapidement possible. » « En partant, ils emportent avec eux des ressources qui auraient pu être utiles pour payer la retraite des autres. » Selon Paola Subacchi, professeur à l’Université de Bologne, un demi-million de jeunes Italiens ont quitté leur pays au cours des deux dernières décennies. Par manque d’opportunités économiques. Pas étonnant, 26 % des moins de 30 ans dans ce pays européen ne sont ni dans l’emploi, ni en études, ni en formation. Et ce sont les plus qualifiés qui s’exilent.

Tribune de Maxime Thory, 24 ans, auteur de Pourquoi la France sacrifie sa jeunesse, publiée dans le quotidien L’Opinion. « Sur le mouvement “Nuit Debout”, la France médiatique se trompe de lecture.Peu représentatifs de “la jeunesse”, ces militants d’extrême-gauche ne se définissent pas tant par leur âge que par leur idéologie. »

Nous, jeunes, cultivons au moins quatre raisons légitimes d’être en colère. La première : Le marché du travail protège tout le monde sauf nous. La protection des uns se paye par le chômage et la précarité des autres. Deuxième : les baby-boomers ont enseveli notre avenir sous des montagnes de dettes. Troisième : La France ne nous aime pas, elle préfère les séniors. Quatrième : la classe politique ne nous écoute pas. Et pour cause : seulement 2% des sénateurs et 6% des députés ont moins de 40 ans.

Et pour finir, cette tribune, parue dans Les Echos du président de la Fédération des auto-entrepreneurs, Grégoire Leclercq : « J’ai 33 ans et je ne suis pas le mouvement des trentenaires, étudiants et lycéens, qui manifestent contre le projet de loi El Khomry. Non, cette jeunesse qui campe place de la République, ne représente pas toute la jeunesse de France. » C’est une « jeunesse qui ne veut pas voir les difficultés de son pays, ni les enjeux qu’il faut relever pour demain. Elle manifeste pour son droit au chômage..., sans même s’en rendre compte : folie ! ». « Je ne suis pas manipulé, à la main de ceux qui savent orchestrer avec brio et discrétion des soulèvements “spontanés” ». « Ils font cohabiter jeunesse avec immobilisme, corporatisme, ringardise et défection. Où es-tu jeunesse entreprenante, fonceuse, compétente, jeunesse ambitieuse ? Où es-tu, majorité invisible, mais active et déterminée ? Sors de ton mutisme, dégage ces immobilistes aveugles, (…) Investis la place de la République et montre que tu portes, pour l’avenir de la France, un tout autre projet.»

Voilà un son de cloche qui change un peu, n’est-ce pas…


Brice Couturier est journaliste, co-producteur et éditorialiste aux Matins de France Culture.

Brice Couturier
Le 10-05-2016
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