Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Pénurie de carburant : quand la solution est le problème

Depuis plusieurs jours, des opposants à la loi El Khomri bloquent plusieurs raffineries et dépôts de carburant. Ces actions touchent plus particulièrement le Nord-Ouest de la France et posent des problèmes de ravitaillement dans certaines stations essence.

Un peu partout en France, les stations essence ont été prises d’assaut ce week-end. Des queues de véhicules stationnent devant les pompes. Les jerricanes étaient de sortie. Ce samedi, certaines stations étaient déjà à sec. Il règne une ambiance irrationnelle qui rappelle la guerre du Golfe de 1990, où des rayons entiers de supermarché avaient été dévalisés. Souvenons-nous : plus de sucre, de pâtes, ou encore de riz.

Mon propos ici n’est pas de condamner les grévistes qui veulent bloquer le pays, ni railler l’attitude de milliers de personnes dont la peur bien légitime est de ne pas pouvoir retrouver le chemin du travail dans quelques jours. Mon propos n’est pas d’opposer les ravisseurs et les otages, mais de réfléchir sur la situation présente dans ce qu’elle a d’absurde. Cette réflexion a pour objectif de décrypter un phénomène pour passer, comme l’écrivait Wittgenstein, d’une « absurdité déguisée » à une « absurdité patente ».

Mais cette absurdité, quelle est-t-elle ? La voici. En réponse à un problème potentiel (menace d’une pénurie de carburant), notre comportement consistera naturellement à trouver une solution (remplir urgemment notre réservoir et à remplir quelques jerricanes). Mais en agissant ainsi, je crée ou accentue le problème contre lequel je voulais me prémunir. Paradoxalement, nous pouvons donc affirmer que la solution est le problème.

Un exemple du même type. Si l’ascenseur est pour vous une véritable phobie, votre attitude consistera en toute logique à éviter les situations où vous êtes amenés à le prendre. Vous privilégierez toujours les escaliers. Ce faisant, vous vous rassurez évidemment sur le moment, mais votre phobie n’en sera que plus exacerbée. En effet, en évitant d’affronter le problème, je ne le résous pas. Plus je l’esquive et plus je pense à lui et plus il me terrorise. L’évitement contribue à l’aggravation de la peur. Là aussi, la solution est le problème.

Quand la solution est le problème, c’est précisément le titre d’une conférence du psychothérapeute et philosophe Paul Watzlawick (1921 – 2007), l’un des fondateurs de l’école de Palo Alto. Watzlawick démontre avec brio comment les solutions de bon sens, en tout point logiques, sont contre-productives et conduisent à l’échec. Comme l’écrit Watzlawick, « c’est la solution recherchée qui est le problème ». La tentative de solution apportée à la difficulté réelle, potentielle ou fantasmée est inappropriée. Elle s’avère sans résultat. Pire, elle génère l’inverse de l’effet escompté. Cette transformation d’une chose en son contraire a un nom : énantiodromie. Si l’on reprend le cas qui nous occupe et fait l’actualité, c’est bien l’obsession à vouloir à tout prix remplir son réservoir de carburant qui génère un problème qui ne se posait pas. Une obsession que le biais de conformisme vient nourrir et grossir. En effet, le fait que de nombreuses personnes se pressent à la pompe des stations essence ne peut que me conforter dans ma croyance que la solution que j’envisage est bien la bonne.

Demain, quand vous passez devant une station qui n’est miraculeusement pas encore en rupture de stock et si la jauge de votre niveau de carburant n’indique rien d’alarmant, vous arrêterez-vous tout de même ? Alimenterez-vous le problème que vous souhaitez résoudre ?


Article initialement paru lundi sur le site du Nouvel Observateur.

Lionel Meneghin
Le 25-05-2016
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