Juillet 2018


Oui, je soutiens tout à la fois le blocage des raffineries et la loi Travail !

Vous allez dire que je suis fou. Peut-être avez-vous raison. Je n’écarte d’ailleurs pas moi-même cette hypothèse. Mais ce qui est sûr, c’est qu’après la lecture de ce billet, vous serez convaincu que, comme moi, on peut soutenir les actions de blocage de la CGT tout en approuvant la loi Travail portée par le gouvernement.

Au départ, un article bien insignifiant dont je suis l’auteur, publié lundi 23 mai sur le site du Nouvel Obs et repris deux jours plus tard sur votre site préféré. Un papier sans aucune prétention, écrit rapidement un après-midi de dimanche pluvieux.

Un article bien inoffensif, destiné à faire sourire à un moment où nous en avons tous bien besoin. Un article dont la seule ambition était de poser le doigt sur une absurdité d’une évidence confondante. Mais ce billet, quelle en était la teneur au juste ? Je reprends mes propos : «En réponse à un problème potentiel (menace d’une pénurie de carburant), notre comportement consistera naturellement à trouver une solution (remplir urgemment notre réservoir et à remplir quelques jerricanes). Mais en agissant ainsi, je crée ou accentue le problème contre lequel je voulais me prémunir. Paradoxalement, nous pouvons donc affirmer que la solution est le problème ». Une thèse qui ne brille ni par son haut degré d’abstraction ni par sa dangerosité. Pas de quoi fouetter un chat.

Pour rendre le tout encore un peu plus inoffensif, je prends mes précautions. Extrait : «Mon propos ici n’est pas de condamner les grévistes qui veulent bloquer le pays, ni railler l’attitude de milliers de personnes dont la peur bien légitime est de ne pas pouvoir retrouver le chemin du travail dans quelques jours. Mon propos n’est pas d’opposer les ravisseurs et les otages, mais de réfléchir sur la situation présente dans ce qu’elle a d’absurde. » Bref, je ne me mouille pas. Je ne tape sur personne : ni sur la CGT, ni sur le gouvernement et encore moins sur les Français. Gardant pour moi mon opinion sur la loi Travail, je ne revendique rien et ne soutiens personne. Ce n’est pas l’objet de ma démarche. Mon but consiste dans cet écrit – je le répète pour éviter toute confusion – à simplement évoquer sur un ton léger un phénomène d’ordre psychologique que l’actualité porte à son paroxysme.

Mais c’en était déjà trop.Qu’avais-je donc écrit là ?

J’ai été étonné par la teneur des commentaires qui me prenaient à partie, m’accusant de faire le jeu du gouvernement. Ces quelques commentaires reçus m’ont suffisamment étonné pour donner lieu au présent billet, écrit sans beaucoup plus d’ambition que le précédent. En osant porter une thèse qui ressemble étrangement à une lapalissade (remplir son réservoir de manière obsessionnelle provoque la pénurie), je deviens le complice objectif d’un gouvernement dictatorial. Un véritable collabo de l’actuel gouvernement social-traître téléguidé par le MEDEF. Comment ça ? C’est très simple : mon écrit contribue à distraire le lecteur et à l’éloigner du vrai but. « Focaliser, c'est essentialiser », assène l'un de mes détracteurs, visiblement friant de formules à l'emporte-pièce. Je prends en effet pour sujet d'analyse un épiphénomène qui élude du coup le seul et unique sujet d’importance : le retrait de la loi El Khomri. Parmi mes zélés commentateurs, l’un d’entre eux, douillettement camouflé derrière le doux pseudo de Josef Kamarad (peut-être un clin d’œil au sémillant Kamarad Josef Stalin), fait sa petite enquête  (merci Google)  pour mieux connaître mes activités et démontrer à quel point, derrière l’innocuité des idées que je livre à la réflexion, se cache en fait un projet dangereusement contre-révolutionnaire. Un bel exemple de Police de la pensée[1]. Un instant, je me suis imaginé corde au coup sous le pont d’Avignon, en compagnie de ces patrons dont j’accomplis au quotidien les basses et sinistres œuvres…

Mais cette anecdote prend un tour franchement comique quand en parallèle, je provoque parmi les lecteurs du Nouvel Obs l’ire des aficionados de la loi El Khomri ! Morceau choisi : « Hormis le fait que vous tenez des propos de parfait irresponsable […] je relève que pas une seconde vous n’envisagez le fait que cette Loi Travail n’a pas d’autres intentions que de nous sortir du féodalisme économique et de cette plaie béante qui s’appelle le maintien des privilèges archaïques que vos commensaux gauchistes osent appeler “acquis sociaux” (ceux de quelques-uns). » Bigre ! Virage à 180° : me voilà maintenant l'allié de ces vilains privilégiés de cégétistes qui tiennent la France en otage !

Oui, dans un même texte, je soutiens tout à la fois le blocage des raffineries et la loi Travail !

Que conclure de cette amusante expérience ? Trois leçons selon moi.

Primo : ne pas prendre parti, c’est déjà prendre parti. Nous ne sommes plus maintenant à un paradoxe près. «Ne pas choisir, c’est encore choisir», avançait d’ailleurs Jean-Paul Sartre qui s’y connaissait en mouvements sociaux. Ne pas avoir ou donner son avis sur une thématique sensible, c’est courir le risque d’être catalogué arbitrairement dans un camp ou dans l’autre selon les convictions politiques des personnes qui vous jugent. Ou quand les bien-pensants sont surtout mal comprenants.

Deuxio : revenir à Paul Watzlawick, sur lequel mon argumentation s’appuyait dans l’article incriminé et dont la pensée peut être schématiquement résumée de la sorte : nous construisons le monde, alors que nous pensons le percevoir. Ce que nous appelons « réalité » est une interprétation. Ce n’est pas un scoop : sans remonter jusqu’aux sophistes, Schopenhauer disait déjà la même chose un siècle plus tôt. Chacun a ainsi interprété la teneur de mon article à travers son prisme (par nature déformant) et force est de constater que les interprétations divergent, d’autant plus quand elles sont animées par des lourdeurs idéologiques et des procès d'intention.

Tertio : la nécessité urgente de se détendre, de souffler, de prendre un peu de distance sur les événements, de s’asseoir… et pourquoi pas de se parler ? Le passage à la violence (physique et/ou verbale) est plus facile quand on est en groupe — dans un cortège de manifestants par exemple — ou bien doublement planqué derrière un pseudo et un écran. Mais cette propension à la violence s’estompe dès lors qu’on se rencontre. Et c’est tout le mérite du CJD que d’ouvrir des espaces de rencontres en proposant des débats citoyens ouverts à tous. En cette époque bien anxiogène, plutôt que de s’étriper à grand coup de slogans ou de formules assassines, prenons le temps d’échanger, sans complaisance, mais avec bienveillance.

De profonds clivages traversent la société française. Doit-on encore les marquer davantage ou s’efforcer de les réduire ? Si on est soucieux de l’intérêt général, la réponse à cette question va de soi. Il faut donc prôner cette éthique de la discussion chère au philosophe Jürgen Habermas, où à chaque interlocuteur fait taire ses passions et son intérêt personnel pour accueillir les arguments de l’autre, en toute bonne foi. Je ne sais pas si c’est utopique, mais ce qui est sûr, c’est qu’une occasion se présente aujourd’hui. Donnons-lui sa chance.



[1] La Police de la Pensée (Thought Police outhinkpol en version originale et novlangue) est la police secrète d'Océania dans 1984, le roman dystopique de George Orwell. Son rôle est de découvrir les crimes de pensée et de punir et éliminer leurs auteurs.

Lionel Meneghin
Le 30-05-2016
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz