Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


« Coopérez les uns les autres » Jean-Marie Pelt

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On l’écouterait pendant des heures. Jean-Marie Pelt, pharmacien agrégé, botaniste-écologiste et fondateur de l'Institut européen d’écologie (Metz), n’est pas seulement un puits de science, c’est aussi un conteur magnifique et un homme plein d’humour. Pourtant, les constats qu’il fait ne sont pas réjouissants : la planète va mal parce que nous la maltraitons depuis trop longtemps. Mais le vieux monsieur garde une belle jeunesse d’esprit : la situation est désespérée, mais est-ce si grave ?

Pourquoi nos sociétés sont-elles en train de dérailler comme notre rapport avec la nature ? Pour le comprendre il faut revenir un peu en arrière, explique Jean-Marie Pelt : « Les Grecs de l’Antiquité ne disaient pas Dieu est bon, mais Dieu est beau. Et la nature était à l’image de son créateur : elle était belle et elle était sacrée. Il convenait de la respecter. Le basculement se produit à la Renaissance où elle progressivement désacralisée : on a alors l’idée de l’exploiter. C’est ainsi qu’elle est petit à petit vidée de sa substance. Elle devient un réservoir que l’on vide et un dépotoir que l’on remplit ».

Cruelle nature

Deuxième raison de notre déraillement : Darwin. Pas Charles lui-même, mais le darwinisme de ses successeurs qui ont détournée sa pensée. Darwin avait montré le succès des plus aptes au cours de l’évolution, c’est-à-dire de ceux qui avaient le bon gène au bon moment. Ses épigones ont traduit que seuls les plus forts l’emportaient et ont propagé la vision d’une nature éminemment cruelle, celle de la lutte pour la vie, de la prédation généralisée. Nous sommes aujourd’hui les héritiers malheureux de ce modèle ultra compétitif.

« Or, rappelle le botaniste, presque à la même époque, un scientifique russe, Pierre Kropotkine montrait qu’il y avait aussi de la coopération dans la nature et que la règle “Mangez-vous les uns les autres” était souvent contrebalancée par la règle “coopérez les uns les autres”. »

« Dans le monde animal, écrit en effet Kropotkine dans son livre L’Entraide, un facteur d’évolution (1902), nous avons vu que la grande majorité des espèces vivent en société et qu'ils trouvent dans l'association leurs meilleures armes dans la lutte pour la survie (…). Les espèces animales au sein desquelles la lutte individuelle a été réduite au minimum et où la pratique de l'aide mutuelle a atteint son plus grand développement sont invariablement plus nombreuses, plus prospères et les plus ouvertes au progrès. La protection mutuelle obtenue dans ce cas, la possibilité d'atteindre un âge d'or et d'accumuler de l'expérience, le plus haut développement intellectuel et l'évolution positive des habitudes sociales, assurent le maintien des espèces, leur extension et leur évolution future. Les espèces asociales, au contraire, sont condamnées à s'éteindre. »

Vieilles bactéries

Dans la nature, les exemples de coopération ne manquent pas, ni les situations où les plus faibles se trouvent mieux lotis que les plus forts. Mais, déformés par la vision compétitive que nous avions de la nature, nous commençons seulement à comprendre ces phénomènes. On vient ainsi de découvrir, raconte Jean-Marie Pelt, que le grand arbre nourrit souvent le petit arbre qui est à ses pieds par un réseau de filaments, alors que l’on pensait qu’il lui faisait surtout de l’ombre. Ou encore que certaines herbes contiennent des radicaux libres qui détournent les herbivores de les brouter, qu’une orchidée ressemble à s’y méprendre à la femelle d’un insecte qui vient la polliniser en croyant honorer sa belle. Sans parler des bactéries qui sont innombrables et quasi immortelles : certaines peuvent dormir pendant 250 millions d’années. Depuis la disparition des dinosaures, nous devrions pourtant savoir que les plus petits s’en tirent plutôt mieux que les plus gros. Si la fameuse météorite destructrice est venue à bout du Tyrannosaurus Rex, elle a épargné nos tout petits ancêtres mammifères qui ne mesuraient à l’époque que quelques centimètres.

Et que penser des cette expérience réalisée avec des rats qui a montré que les statuts de domination entre eux peuvent changer en fonction du contexte et que plus on est haut dans la hiérarchie, plus on est stressé ?

Gènes d’altruisme

« Il est donc urgent, enchaîne Jean-Marie Pelt, de changer de culture dans notre rapport avec la nature. Et nous sommes déjà engagés dans ce changement. C’est tout l’enjeu du développement durable, qui n’est pas un problème technique ou de techniques, mais qui porte d’abord des valeurs.

La première, c’est la solidarité, en particulier la solidarité intergénérationnelle : pour la première fois nous nous sentons responsables du monde que nous allons laisser à nos enfants. Nous devons partager un peu mieux non seulement avec nos contemporains mais aussi avec les générations futures.

Deuxième valeur, la sobriété qui commence à se dessiner dans les consciences après une période de grande ébriété : tout le monde doit pouvoir satisfaire ses besoins élémentaires. Et les vrais besoins sont affectifs et spirituels, ils ne sont pas dans la surconsommation.

Troisième valeur, la diversité, au sens de biodiversité comme d’ethnodiversité. Elle est d’autant plus importante qu’elle amène à considérer et à apprécier les valeurs des autres et conduit donc à la paix. On oublie souvent que la devise de l’Europe est “Unis dans la diversité”.

Enfin, quatrième valeur, la proximité avec la nature. Mac Millan, un ornithologue américain du XIXe siècle disait déjà : “Il faut sauver les condors, pour nous sauver nous-mêmes”, alors que ses concitoyens faisaient des cartons sur ces magnifiques oiseaux. Préserver la nature, la comprendre, en tirer des leçons, c’est nous préserver nous-mêmes de nos démons destructeurs.

Nous devons abandonner ce monde furieusement compétitif et libérer nos gènes d’altruisme qui ont été inhibés par la société. Et comme je suis chrétien, je ne peux m’empêcher de vous dire “Aimez-vous les uns les autres”. Si seulement nous appliquions cette parole, quel changement radical. »

Bruno Tilliette
Le 18-07-2010
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