Juillet 2018


La chance est dans le risque ; la chance s’accroît avec le risque

L’Occident est en crise. Michel Onfray va même jusqu’à prédire sa fin. Mais l’idée de la mort de l’Occident n’est pas nouvelle. Pour s’en convaincre, il suffit de relire la toute première ligne de la première lettre de La Crise de l’esprit, écrit par Paul Valéry en 1919. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ».

Qu’est-ce qui ne pas chez nous ? Le diagnostic sur les causes de notre déclin a été posé il y a longtemps déjà. Mais comment garder notre lucidité vis-à-vis de nous-mêmes, nous qui sommes immergés dans notre propre culture ? En « dépaysant notre pensée », comme l’écrit le sinologue et philosophe François Jullien, en la confrontant à un ailleurs qui permet de révéler les impensés de notre modèle culturel. Par impensés, il faut entendre non pas des tabous, mais des évidences non interrogées. Ces évidences structurent nos manières de penser et dirigent nos actions. « Ce que j’appelle impensé, c’est ce à partir de quoi je pense et que par là même, je ne pense pas. On pense toujours à partir d’un impensé. La mise en vis-à-vis de cet écart entre la Chine et l’Europe donne à penser »[1]. La Chine est une hétérotopie[2], au sens où Michel Foucault l’entendait, à savoir une localisation physique de l’utopie. Non pas un lieu de nulle part, mais un ailleurs.Ce détour permet de jeter la lumière sur le point aveugle de notre pensée. Ces évidences, loin d’être universelles, font alors questions.

Notre tradition occidentale a mis en son centre la notion de rationalité instrumentale ou rationalité en finalité. Cette dernière ordonne les objectifs et les moyens les mieux adaptés aux buts poursuivis. Il s’agit d’atteindre les buts fixés avec une efficacité optimale, et ce à travers unensemble d’actions coordonnées. Ici, la théorie précède et oriente la pratique. A cette méthode occidentale s’oppose la voie chinoise. Dans son Traité de l’efficacité, François Jullien rapporte l’histoire relatée par Mencius[3] d’un agriculteur qui, de retour du travail, explique à sa famille qu’il a passé la journée à tirer sur chacune des pousses de son champ, une par une, pour accélérer leur croissance. Le lendemain, il découvre un champ désert et ses plantations mortes. Cette anecdote illustre l’inefficacité de l’action directe sur le cours des choses. Il ne s’agit pas à l’inverse de négliger le champ, mais d’« assister le naturel » L’efficience chinoise est discrète et continue. Elle s’appuie sur les potentialités contenues dans les situations. Elle ne se préoccupe pas du rapport entre les moyens et la finalité, mais de celui entre les conditions et les conséquences obtenues. Car la situation conduit naturellement au résultat. C’est dans le cours des choses. L’efficience chinoise incite à agir indirectement : non pas ne rien faire, mais s’abstenir de définir un plan, avec un commencement et une fin, en forçant les choses, en tentant de les conformer à un idéal type, de les réduire à une représentation instrumentale. Dans la pensée chinoise, pensée et action sont indissociables. Elles ne s’opposent pas. Pour Jullien, il faut ainsi savoir « agir sans agir», « s’affairer sans s’affairer » selon la formule de Lao Tseu, et ce au risque de « frôler la contradiction ».

La voie chinoise cultive ainsi la pensée par polarité ou ambivalence. L’ambivalence, c’est-à-dire la mise en tension de la pensée entre deux pôles antagonistes, la lecture de l’un des pôles dans l’éclairage que l’autre en donne et la recherche d’une voie par laquelle se réalise la coexistence des contraires. Penser la dualité sous forme de complémentarité est précisément la caractéristique de la pensée orientale ; on la retrouve en particulier dans le taijitu, qui symbolise le Yin et le Yang, deux catégories que l’on retrouve dans tous les aspects de la vie et de l’univers. « Le tao, “la voie”, qui est terme ultime de la pensée, ne consiste lui-même en rien d’autre que la relation ininterrompue de ces facteurs – yin et yang, ou de quelque autre nom qu’on les appelle – constituant la situation en polarité. »[4] L’ambivalence rappelle le principe dialogique, à savoir« l’association complexe (complémentaire/concurrente/antagoniste) d’instances, nécessaires ensemble à l’existence, au fonctionnement et au développement d’un phénomène organisé »[5].Un principe central chez Edgar Morin qui nous introduit à la pensée complexe.

Edgar Morin justement, qui s’alarme de l’effondrement de nos sociétés et qui nous met en garde contre « l’occidentalo-centrisme » et ses illusions mortifères. Edgar Morin encore, dont l’un des derniers livres s’intitule précisément La voie. Livre d’où sont tirées ces quelques lignes en guise de frêle espoir. «Tous les processus actuels portent en eux des ambivalences. Toute crise, et la crise planétaire de façon paroxystique, porte en elle risque et chance. La chance est dans le risque. La chance s’accroît avec le risque. »[6] Et Morin de continuer en citant ce vers laconique d’Hölderlin, que reprenait déjà Heidegger. « Là où croit le péril croit aussi ce qui sauve ».



[1] Interview pour le magazine Les Inrockuptibles, juin 2014.

[2] Michel Foucault, Dits et écrits 1984, Des espaces autres (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49.

[3] Penseur chinois confucianiste ayant vécu aux alentours de 380-289 avant J-C.

[4] François Jullien, Traité de l’efficacité, Le livre de poche, 2002.

[5] Edgar Morin,La méthode : Tome 3, La connaissance de la connaissance, Anthropologie de la connaissance,Seuil, 2013.

[6] Edgar Morin,La Voie : Pour l'avenir de l'humanité, Fayard, 2011.


Lionel Meneghin
Le 5-07-2016
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