Novembre 2018


La gauche en crise se cherche une alternative au progrès et au peuple

La gauche en tant que "bloc" éternel et homogène est un mythe.
La gauche est en crise. Ce n’est pas la première fois et elle s’en remettra. Cette fois-ci, elle a surtout peur de perdre le pouvoir, l’année prochaine. Rappelons-lui, pour la consoler que cette infortune probable n’a rien d’extraordinaire : depuis 35 ans, toutes les élections législatives sauf une – 2007 – ont été perdues par le pouvoir en place. On a baptisé ce phénomène affectant les partis de gouvernement « syndrome de l’essuie-glace ».

Il est inconnu sous cette forme dans les autres grandes démocraties : en Grande-Bretagne, par exemple, les conservateurs ont remporté consécutivement quatre élections générales à l’époque de Margaret Thatcher (1979, 82, 87 et 92) ; les travaillistes, sous la direction de Tony Blair, ont eux-mêmes gagné trois fois de suite (1997, 2001 et 2005).

Le syndrome de l’essuie-glace, propre à notre pays, témoigne d’une insatisfaction profonde de l’électorat. L’incapacité des gouvernements à régler notre lancinant problème de chômage fait certainement partie de l’explication. Mais cela n’épuise pas le sujet.

Sans doute aussi faut-il incriminer les institutions. Conçues pour le monde autoritaire et idéologiquement manichéen des années 50 et 60, elles sont ressenties comme anachroniques. Destinée à empêcher l’éparpillement politique caractéristique de nos III° et IV° République, la Constitution de 58 incite au regroupement de toutes les gauches face à celui de toutes les droites. Cela ne correspond plus à la réalité politique de notre pays. A droite, les Républicains et le Front National sont incompatibles – contrairement à ce que racontent certains. Mais, à gauche, le mythe du « bloc », forgé par Clémenceau, est tout aussi déraisonnable.

D’abord parce qu’il n’y eut jamais, dans notre histoire, une seule gauche, immuable et conforme à son essence, identique à elle-même dans ses principes et ses programmes, de Danton à Martine Aubry et de Condorcet à Pierre Rosanvallon. Voyez comme Jacques Julliard, dans son histoire intellectuelle des gauches françaises peine à leur trouver un commun dénominateur : la rencontre de l’idée de progrès et de l’idée de justice, écrit-il.

Julliard identifie, au sein de la gauche française, quatre grandes familles : la gauche libérale, la gauche jacobine, la gauche collectiviste et la gauche libertaire. Les deux premières ont aujourd’hui les visages d’Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon. Mais la gauche collectiviste ? Se remettra-t-elle jamais de la faillite du communisme réel. Quant à la gauche libertaire, elle s’est tellement assagie depuis Mai 68 en prenant de l’âge, qu’elle est presque introuvable aujourd’hui. Michel Onfray s’en réclame…

Ensuite, parce que la gauche s’est identifiée à une philosophie politique – le progressisme – et à un concept sociologique ambigu – le peuple.

Or, les philosophies de l’histoire sont considérées aujourd’hui avec suspicion. Personne ne croit plus ni aux téléologies triomphantes à la Auguste Comte qui devaient nous transporter par étapes dans « l’âge positif » ; l’idée même de progrès, au sens de perfectionnement continu de l’homme à travers la maîtrise des forces de la nature est devenue risible. Quant aux « lois de l’histoire » en vertu desquelles le socialisme devait inévitablement triompher du capitalisme, miné par ses « contradictions internes », elles ont perdu toute crédibilité.

En conséquence, la gauche a perdu son optimisme conquérant. Elle apparaît souvent comme une force défensive, résignée à freiner des réformes qu’elle sait inéluctables. L’heure n’est plus à la conquête de nouveaux droits ; on en est à « ne rien céder » des « avantages acquis »….

Il est vrai qu’il existe aussi une « gauche du mouvement ». Jean-Claude Michéa l’a suffisamment ridiculisée pour qu’on évite de tirer sur cette ambulance qui va de plus en plus vite vers nulle part.

Car le peuple, lui, nourrit une grande méfiance envers ce fameux « mouvement ». Il y voit une tactique des élites pour le rendre plus mobile, plus flexible, pour l’adapter au monde liquide, sans repères ni frontières, de la mondialisation. La gauche pouvait faire son deuil du prolétariat – il appartient à une tradition plus ou moins étrangère. Mais depuis Michelet et Hugo, elle était au moins censée unie au peuple. Selon l’image romantique, forgée par ces auteurs, le peuple représente la force vive et dynamique de la nation « l’instinct fécond, l’inspiration, l’énergie » d’où la gauche tirait sa force.

Du coup, certains préconisent de s’en détourner franchement, et de miser sur une coalition des minorités. C’est oublier que ces minorités ont des intérêts et des revendications plus souvent contradictoires que convergents.

Brice Couturier
Le 8-07-2016
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