Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

L’autre et le néant

Dimanche 27 juin

Je me suis encore laissé prendre au piège. A l’invitation d’un ami jeune dirigeant, je suis allé, pour la troisième fois, au congrès national de ce mouvement. Cette fois-ci, c’était à Nantes. Ils étaient, nous étions plus de 1 200. Je suis toujours un peu sceptique sur l’utilité de ces grandes palabres. Et, à chaque fois, la magie opère, avec les mêmes ingrédients : émotion, réflexion, enthousiasme, défoulement, générosité.

Un congrès placé, en fait, sous le signe de la chaleur, à tous les sens du terme. 35° à l’ombre des grands tipis dressés sur le parvis devant la salle des congrès dans un cadre verdoyant qui mettait d’emblée de bonne humeur (un peu aidée aussi par le muscadet, les huîtres et autres produits du terroir abondamment servis…). Un peu plus chaud encore à l’intérieur de ladite salle, immense hangar d’exposition qui aurait pu paraître froid (si j’ose dire !) si un grand décor n’y avait introduit tout un paysage en construction, avec ses forêts, ses maisons, ses girafes et ses baleines, qui prenait des couleurs au fur et à mesure de l’avancée des débats. Belle idée que de voir ces discrets artistes qui peignaient leurs fresques pendant que nous peinions à réfléchir.

Mais le plus important était la chaleur humaine qui se dégageait des échanges, des animations et des interventions. Pour celle-là, il n’y a pas de degré limite. Plus elle monte, mieux on se sent. Et le thermomètre à sentiment, parfois, n’a pas été loin d’exploser.

Le CJD est culotté, rien ne lui fait peur, semble-t-il. C’est quand même un congrès de patrons. Et que nous propose-t-il, en guise de cérémonie d’ouverture : « un show d’associations nantaises et de jeunes en insertion ». En clair, rap, tam-tam et hip-hop avec des gamins qui traversent la scène en acrobates, virevoltent et se trémoussent joyeusement tandis que l’orchestre scande « Allez ! Allez ! Solidarité ! » Et la salle, tout de suite gagnée par l’ambiance, debout, reprend le refrain en frappant dans ses mains. Je ne suis pas sûr qu’on obtiendrait le même résultat dans un congrès du Medef.

Mais les plus étonnés, ce sont les jeunes eux-mêmes. Eux qui se sentent des galériens de l’emploi, les voilà acclamés par des patrons. Ils n’en reviennent pas : on les reconnaît pour ce qu’ils sont, ce qu’ils font.

L’effet aurait pu être facile, voire démagogique, si la suite n’avait pas été de la même veine. Mais l’énergie, le sang qui ont circulé durant ces deux jours et demi ont bien été ceux de la reconnaissance mutuelle, de la rencontre entre des mondes différents, de la solidarité. Les « autres » n’étaient pas un prétexte, ils ont été le texte courant, le fil conducteur de ce congrès. On aurait pu se contenter de parler d’eux, comme cela se fait souvent dans ce genre de rencontre. Mais ils ont été présents, des actions concrètes leur ont été proposées, comme l’entreprise solidaire Vélobar, un « Festival du rêve de l’entrepreneuriat » leur était destiné, avec une prime conséquente pour les projets récompensés.

Jusqu’à ce moment étrange où l’Opéra des cités est venu clore la deuxième journée : des femmes ont chanté de superbes chants kabyles, l’une d’elle récité des poèmes en français. Et elles ont invité la chorale « Au clair de la Rue » à venir se joindre à elles. Des hommes et des femmes qui vivent dans la rue et qui, sous l’impulsion de l’un d’entre eux, tentent de se réchauffer le cœur en formant un improbable chœur. Des hommes et des femmes qui portent la grande exclusion sur leur visage et dans leur corps. La « cour des miracles » face au monde de l’économie. Quasimodo face à Esméralda. La scène aurait pu être ridicule tant le contraste était saisissant. Mais elle fut hugolienne et donc sublime parce qu’elle a été jouée à fond, sans distance, sans recul, comme une rencontre normale, naturelle. Le public des jeunes dirigeants a encouragé sans arrière-pensées ces âmes abîmées et maladroites et les larmes sont montées aux yeux, des deux côtés, en même temps que des sourires, si ce n’est de bonheur, tout au moins de reconnaissance, des deux côtés. Moment fugitif, mais pas factice.

Bien sûr, il a dû s’en trouver quelques-uns pour trouver ça « de trop » et quelques autres pour penser que ça ne sert à rien. Sans doute, ça ne sert à rien. La chorale est retournée à la rue, les dirigeants à leurs entreprises. Pourtant, en chacun de ceux qui ont accepté ce moment sans élever de barrière intérieure, quelque chose a peut-être changé, des deux côtés. Sinon toute rencontre est vaine. On ne peut pas continuer de rejeter les autres au néant.

Claude-Jean Desvignes
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