Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Se déconnecter pour devenir plus productif

Comment échapper aux procédés déployés par la "captologie" pour nous hypnotiser avec nos écrans baladeurs ?

Nos smartphones sollicitent nous sollicitent en permanence. Cela a-t-il pour effet d’augmenter nos facultés d’attention ?

Bien au contraire, selon Sherry Turkle. Sherry Turkle c’est cette professeure de psychologie sociale, dont j’ai commencé à vous présenter hier les idées, telles qu’elles sont exposées et critiquées dans le magazine Books de septembre. L’habitude, prise très jeune, d’entretenir simultanément des bouts de dialogues avec plusieurs interlocuteurs en même temps dégrade les facultés d’attention et de concentration. C’est désormais bien connu. On est passé d’un monde où l’on regardait autour de soi en marchant dans la rue à un autre où peuvent surgir des pokémons à l’improviste…. Un monde où la moitié des jeunes Américains interviewés par le Pew Research Center avouent se servir de leur smartphone pour « éviter les autres autour d’eux ». Se développe chez les sujets appartenant aux jeunes générations des caractéristiques qui s’apparentent à l’autisme.

Mais paradoxalement, en même temps, leur capacité à affronter la solitude s’affaiblit. C’est que le numérique crée une accoutumance. Etre « débranché » provoque des phénomènes très proches de ceux suscités par le manque chez les drogués. Certains psychologues européens reconnaissent des « troubles de l’addiction à Internet ». Les psychiatres américains ont enrichi leur nomenclature des troubles psychiques d’un joli « Digital Attention Disorder… Ca se soigne. Paraît-il.

Les grandes compagnies qui s’enrichissent grâce à l’internet s’intéressent de près aux expériences de psychologie expérimentale menées par des laboratoires universitaires tels que le Persuasive Technology Lab de Stanford. Ce dernier fait des recherches poussées dans le domaine de la « captologie » (acronyme pour « computers as persuasive technology », les ordinateurs comme technologie de persuasion). Comment nous garder scotchés devant nos écrans ? Cela va de « la peur de rater quelque chose » au « biais d’investissement » : si nous avons consacré du temps à aménager et à personnaliser un site, nous nous croyons obligés de l’enrichir sans cesse et donc de le fréquenter. Il existe aussi une part de rationalisation : puisque nous y passons beaucoup de temps sur les réseaux sociaux, c’est bien la preuve que ce doit être important… Bref, tous les moyens sont bons pour accaparer le fameux « temps de cerveau disponible » que se disputaient, hier encore, les chaînes de télévision…

Dans un livre intitulé Sleeping with Your Smartphone, une professeure de Harvard, Leslie A. Perlow, relatait une expérience menée au sein d’une partie des personnels du fameux cabinet de Conseil Boston Consulting Group. Elle a constaté que ces consultants hyper-diplômés et sur-payés croyaient devoir, en contre-partie de leurs avantages, se tenir disponibles en permanence, y compris le week-end. Conséquence : la majorité d’entre eux n’avaient qu’une idée en tête : comment échapper à ce luxueux enfer ?

Elle est parvenue à imposer à certaines équipes des horaires réguliers de déconnexion. Un « predictable time off » ou PTO. Pas de contacts ni avec les autres membres de l’équipe, ni avec les clients à heures fixes. Les consultants deviennent injoignables à un moment donné. Les résultats se sont avérés bénéfiques pour les consultants eux-mêmes : ils ont réalisé qu’ils s’étaient surinvestis dans leur travail au détriment de leur vie personnelle. Un tiers d’entre eux a reconnu consacrer à leur boulot 65 heures ou plus par semaine. Beaucoup de ceux qui pensaient réorienter leur carrière vers d’autres activités avec le sentiment d’avoir été pressés comme des citrons, ont changé d’avis. Mais le plus étonnant est le constat fait par le cabinet BCG lui-même : il a estimé que la productivité de ces « déconnectés » avait augmenté.

Ce n’est pas sorcier : moins harcelés, ils avaient davantage de temps pour réfléchir. En Allemagne, les employés de Volkswagen ont l’interdiction de s’envoyer des e-mails durant le week-end.


Ces outils numériques sont pourtant censés favoriser notre « productivité » en mettant entre nos mains toutes les informations dont nous avons besoin. Faut-il « décrocher » ?

Sur le site Aeon, une professeure de la London School of Economics, Judy Wajcman, auteur d'un livre intitulé Pressé par le temps, relevait récemment que de nombreux créateurs se passent de connexion pour pouvoir travailler sans être sollicités ou distraits en permanence. Le romancier Jonathan Franzen a confié avoir bouché la connexion de son ordinateur avec de la colle forte. Evgeny Morozov, célèbre spécialiste des implications politiques et sociales des technologies numériques, prétend qu’il enferme son smartphone dans son coffre-fort pour prendre le temps de réfléchit lorsqu’il écrit. Judy Wajcman, auteur d'un livre intitulé Pressé par le temps. L'accélération de la vie dans le capitalisme Numérique appelle cela « désintox numérique ».

Et elle relève ce paradoxe : tous ces nouveaux outils numériques à notre service étaient censés nous faire gagner du temps. En réalité, ils ont eu pour effet une augmentation considérable de la vitesse du temps vécu. C’est notre temps qui est « pris d’assaut ». Tout le monde se dit « surbooké », constamment sous pression. Nous ressemblons à ces personnages d’Alice au pays des merveilles qui doivent courir de plus en plus vite, afin de rester sur place. On nous propose des applications pour une meilleure gestion du temps – la preuve qu’il y a un problème !



Brice Couturier est journaliste à France Culture. Tous les jours, à 11h55, dans "Le tour du monde des idées", Brice Couturier fait la synthèse des nouvelles parutions sur les 5 continents : livres, revues, articles, imprimés ou numériques.

Brice Couturier
Le 7-10-2016
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