Juillet 2018


Le marché, condition nécessaire, mais pas suffisante à l'exercice de la liberté.

Nous disposons enfin en français d'un ouvrage de Roger Scruton, De l'urgence d'être conservateur, traduit par Laetitia Strauch-Bonart, une spécialiste du conservatisme.

Je ne sais pas si Roger Scruton, probablement le plus éminent penseur conservateur britannique actuel, exerce une quelconque influence sur la politique du gouvernement conservateur britannique. Lui-même a déploré dans des interviews n’avoir été ni lu ni même consulté par les thatchériens. Il avait pourtant publié, en 1980, The Meaning of Conservatism, l’année suivant le retour des conservateurs au pouvoir. A cette époque, explique-t-il aujourd’hui, le Parti conservateur se passait de philosophie. Son idéologie se résumait à l’apologie du marché, prônée par des think tanks comme l’Institute for Economic Affairs. Or, selon la philosophie conservatrice, si le marché est une des conditions nécessaires à l’exercice de la liberté, il n’est pas suffisant.

Déjà, à cette époque, Scruton mettait en garde contre les illusions du libéralisme économique. Comme les libéraux, Scruton juge que le marché procède d’un ordre spontané. Mais en tant que conservateur, il le conçoit comme l’une des institutions dont nos sociétés se sont dotées au fil du temps. Le marché ne saurait s’abstraire de l’ordre juridique et moral, s’autonomiser au point de devenir une fin en soi. Lorsque le marché et la morale entrent en conflit, c’est cette dernière qui doit primer.

Roger Scruton, parce qu’il est conservateur, est aussi écologiste. C’est un défenseur du paysage anglais traditionnel, indigné de voir les chemins de sa chère campagne jonchés de bouteilles et de canettes vides. Il accuse les fabricants de bières et de sodas d’externaliser une partie de leurs coûts en refusant de recycler leurs emballages.

Scruton critique aussi le libéralisme parce qu’il réduit les individus à des abstractions : l’homo oeconomicus, mû par la seule maximalisation rationnelle de son intérêt. Pas de libéralisme sans un enracinement dans un lieu et une communauté particulière, avec ses modes de vie. A ce titre, Scruton, comme tous les conservateurs, critique les théories libérales du contrat social. Cette fiction d’un accord entre les vivants, s’accordant afin de poursuivre leurs intérêts immédiats et la réalisation de leurs désirs, fait l’impasse sur l’intérêt de leurs successeurs au sein de la communauté.

A lire Scruton, on retire le sentiment que le conservatisme britannique est l’un des enfants des Lumières, comme le libéralisme, ou le progressisme, mais plutôt des Lumières anglo-écossaises que des Lumières françaises. Nos Lumières étaient plus radicales parce qu’anticléricales. Elles misaient sur l’universalité de la Raison, vertu cardinale, pour reconstruire tout le système politique et social ex nihilo. Et notre Révolution de 1789 s’en déduit. Les Lumières britanniques avaient opté pour les « vertus sociales » — la compassion, la bienveillance, la sympathie. Elles se méfient de la rupture et de toute reconstruction sur table rase. C’est précisément ce qui a monté contre notre Révolution Edmund Burke, qui passe pour le fondateur du conservatisme anglo-saxon.

Il faut remarquer que les jugements diffèrent sur Burke. Si le libéral Isaiah Berlin voyait en lui l’une des premières figures des « anti-Lumières », et le précurseur des réactionnaires comme Bonald, John Pocock estime, au contraire que son hostilité envers notre Révolution anticipe celle de George Orwell envers le stalinisme.

François Furet lui a consacré un article passionnant, Burke ou la fin d’une seule histoire de l’Europe ; il y montre en quoi la pensée de Burke, selon laquelle chaque peuple hérite de ses ancêtres un capital culturel spécifique ne pouvait que lui faire refuser de voir dans notre Révolution de 1789 un modèle à prétention universelle. Je cite Furet, commentant Burke : « Chaque peuple a un droit imprescriptible à ce qu’il a acquis. (…) L’analogie avec un patrimoine privé interdit la référence à l’universel.Les libertés des citoyens anglais ne sont pas le produit des droits de l’homme en général, fondés sur une métaphysique du sujet, mais celui d’une histoire particulière qui a cristallisé une tradition particulière, la common law, et la constitution anglaise. »

C’est essentiel pour comprendre le conservatisme britannique : à ses yeux, les institutions, les coutumes, les traditions – et même les préjugés constituent comme de la sagesse cristallisée au fil des générations. Ils sont, dit Scruton « une réserve de savoir-faire accumulée ». Ce sont « les solutions qui ont émergé avec le temps », des réponses qui ont été élaborées face à des questions d’organisation sociale qui n’ont pas disparu.


Brice Couturier
Le 11-11-2016
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