Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Stop, camarade, le vieux monde est devant toi !

J’ai un ami, un peu plus vieux que moi, né au début des années 1950. Un baby-boomer devenu papy-boomer. Plus très loin de la retraite donc. Je suis, moi, né une dizaine d’années plus tard. Et nous évoquions récemment nos jeunesses respectives, accompagnés d’un bon armagnac.

« J’ai eu 17 ans en 1968, l’année de mon bac, me racontait-il. Et tout s’est ouvert à l’adolescent que j’étais, sans lutte, sans souffrance, sans même savoir que le monde pouvait être fermé. Nous avons vécu une parenthèse enchantée. Il y a eu bien sûr la pilule qui a permis ce qu’on a appelé pompeusement la “libération sexuelle”, mais qui n’était pour nous que la possibilité de laisser libre cours à la joie naturelle de nos corps en pleine expansion. Bien entendu pas de Sida, et d’éventuelles maladies vénériennes vite soignées par les antibiotiques. Nous pouvions “jouir sans entraves” selon un slogan du moment. Mais cette liberté nouvelle, il ne faut pas la réduire, comme on a aujourd’hui tendance à le faire, à une sexualité débridée. Celle-ci n’était que le symbole heureux d’un monde soudain sans obstacle.

Je ne me suis jamais demandé, par exemple, au cours de ma scolarité, ce que j’allais faire dans la vie. Et ni les profs, ni les parents ne nous mettaient la pression. Nous étions sûrs de trouver du travail, surtout quand on faisait des études supérieures. Il y avait à peine 300 000 chômeurs, un volet incompressible qui représentait 1,5 % de la population active : grosso modo des gens qui pointaient quelques semaines, le temps de changer de travail. Et nous n’étions que 20 % d’une tranche d’âge à obtenir le bac, 10 % à passer une maîtrise ou un diplôme. Autant dire que nous étions les bienvenus. Je ne me souviens pas avoir envoyé ni même rédigé un CV ou montré mes diplômes. Tout se passait oralement : Vous sortez de la Sorbonne ? Oui. Qu’est-ce que vous savez faire ? Rien. Très bien, je vous embauche. Ah, bon ! Tout de suite ? Je vais réfléchir, j’ai envie de voyager un peu. D’accord, mais vous m’appelez sans faute à votre retour.

Réel. J’avais ainsi un poste en France que tout le monde aujourd’hui m’envierait et auquel on me conseillerait de m’accrocher. J’ai démissionné et je suis parti vivre un an en Martinique. Là-bas, j’ai trouvé du travail en 15 jours, et, à la fin de l’année, ils m’ont proposé de me doubler mon salaire pour que je reste. Je suis parti et j’ai retrouvé mon poste précédent, avec une augmentation, of course.

Cela peut paraître écœurant ou prétentieux, mais sincèrement, ça se passait comme ça.

Le plus bizarre, c’est que cette espèce de facilité, d’évidence devant la vie ne s’est pas arrêtée au moment où ont commencé les années difficiles, à partir de 1980, quand le chômage s’est mis à croître de façon exponentielle. J’ai continué avec bonheur ce que les recruteurs constipés d’aujourd’hui appelleraient un parcours erratique et qui n’était qu’un cheminement au gré de mes envies, mais selon une certaine logique que j’aperçois après coup, sans jamais perdre de vue que le travail, malgré d’inévitables contraintes, doit rester un plaisir.

En fait, pour moi, et pour beaucoup d’autres de ma génération, je pense, la parenthèse enchantée ne s’est jamais vraiment refermée. C’est comme si un certain virus de liberté, d’aisance, d’insouciance nous avait été inoculé au cours ces nuits chaudes et festives de mai 1968. Sous les pavés, je vois toujours la plage et j’ai vraiment essayé de ne pas perdre ma vie à la gagner. »

Dans l’obscurité qui descendait doucement, tandis que mon ami remuait son verre d’armagnac pour en respirer les parfums et en admirer la couleur, je me disais qu’il dépeignait une époque qui est exactement l’inverse de celle que vivent nos enfants en ce début du XXIe siècle. Qu’il dessinait en creux tout ce qui leur semble aujourd’hui interdit en raison du chômage, des crises récurrentes, de la compétition mondiale, d’une démographie défavorable, des angoisses sanitaires, d’une nature en perdition, des peurs de toutes sortes qui nous assaillent.

Comme s’il était entré dans mes pensées, il a repris : « Tu vois, Claude-Jean, on nous accuse, nous les “soixante-huitards”, d’avoir tout accaparé, tout verrouillé, de nous être goinfrés et surtout d’avoir été les acteurs d’une dérive du capitalisme que nous dénoncions et dont nous avons pourtant profité sans vergogne. C’est peut-être vrai. Mais, personnellement, je n’en ressens aucune culpabilité. Tout ce que j’ai fait, j’ai essayé de le faire honnêtement, sans me goberger honteusement, sans marcher sur la tête des autres. Libre, mais modeste. Ou plutôt libre parce que modeste. Le pouvoir et la richesse ne m’ont jamais intéressé : ils sont trop contraignants.

Non, ce dont nous devrions nous sentir coupables, collectivement, c’est d’avoir reçu gracieusement ce cadeau d’une liberté joyeuse et de ne pas avoir suffisamment su le transmettre à nos enfants.

Une sorte de honte s’empare de moi quand je vois des jeunes n’avoir pour seule ambition que de trouver un CDI, sans se préoccuper de l’intérêt d’un boulot où ils semblent prêts à s’ennuyer toute leur vie. Quand je les vois étrangler leurs rêves “parce qu’il faut bien être réalistes”. Quand je ne décèle, chez eux, aucun signe profond de révolte contre la condition qui leur est faite.

Comprends-moi : bien sûr nous leur laissons un monde merdique. Ce n’est pas facile pour eux et ce n’est pas brillant de notre part. Mais, après tout, le monde de mon enfance aussi était merdique, sclérosé, prude, pisse-vinaigre, compassé, parcimonieux, beaucoup plus fermé que l’actuel. Nous avons fait sauter le bouchon, car nous sentions que nous étions portés en avant, que nous étions l’avenir. Nous nous sommes identifiés à cette idée, nous l’avons incarnée à tel point que nous pensons toujours que nous sommes l’avenir et que rien ne peut se faire sans nous. Oui, je crois que notre plus grand crime envers cette génération, c’est que nous lui avons volé son avenir… »

Nous nous sommes tus. Nos verres étaient vides.

Claude-Jean Desvignes
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
1 commentaire
Voir les commentaires
Powered by Walabiz