Mars 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Travailler autrement, mode d’emplois

Fini, le CDI ? Menacé, le salariat ? La multiplication de nouvelles formes d’emploi témoigne en tout cas d’une remise en cause du rapport au travail et à l’entreprise.

Auto-entrepreneurs, managers de transition, indépendants en portage salarial, salariés-entrepreneurs, « open contributeurs », « home-shorers », travailleurs à temps partagé, « slasheurs »… En l’espace de quelques années, une nouvelle génération de travailleurs s’est infiltrée dans le paysage de l’emploi. Par-delà la singularité des situations et des motivations, ces nouvelles formes de travail tendent vers une même réalité : l’hybridation des activités, des statuts et des contrats. Mieux, elles mettent en question lesdeux composantes qui structurent depuis plus d’un demi-siècle la figure de l’emploi en France : le salariat et le CDI.

Certes, le salariat représente encore aujourd’hui 85 % du marché de l’emploi. Mais jamais son principe porteur n’a été autant attaqué à la marge. Le fameux pacte social entre patrons et salariés, qui reposait sur un échange « protection contre subordination » a en effet vécu.Si la notion de subordination subsiste, la sécurité, elle, est de plus en plus remise en cause. « Le salariat, qui concerne 24 millions de personnes en France, a sans doute atteint son point culminant. Mais il n’aura peut-être été qu’une parenthèse dans l’histoire. N’oublions pas que dans les années cinquante, les indépendants représentaient 30 % des travailleurs », note Denis Pennel,directeur général de la Confédération mondiale des services privés pour l’emploi (Ciett).

L’« open contribution, ou la monétisation à l’amiable des compétences

Tout comme le salariat, le CDI reste encore le modèle de référence du marché de l’emploi. Mais pour combien de temps ? Entre 2003 et 2013, le nombre de déclarations d’embauche en CDD a augmenté de près de 80 %. La fragmentation des missions pourrait bien devenir la norme. Parmi les formes émergentes de rapport au travail les plus en rupture avec la linéarité du diptyque salariat-CDI,l’“open contribution”, qui permet àqui le souhaite d’offrir bénévolement ses compétences à une entreprise pour participer à la création d’une offre, d’un produit, d’un service ou encore à la résolution d’un problème. Objectif : rendre ses compétences non seulement visibles, mais également tangibles, pour pouvoir les monétiser ensuite à l’amiable avec l’entreprise. Les grandes marques du digital comme Google et Apple ont aujourd’hui fréquemment recours à ce type de collaboration.

L’émergence de ces nouvelles formes d’emploi tient bien sûr à un environnement économique dégradé, marqué par la multiplicationdes plans de départ volontaire et des licenciements. Elle est le reflet d’un marché qui n’offre que peu de perspectives de retour à l’emploi traditionnel.Mais elle traduit aussi de profondes évolutions sociétales, pousséespar la globalisation et la mobilité, et donnant corps à ce que les sociologues désignent aujourd’hui sous le terme de “mobiquité” : êtreà la fois mobile et accessible 24 heures sur 24.

Quitte à être précaire, autant que cela ait du sens !

Comment ne pas voir également dans cette tendance une aspiration grandissante à l’autonomie et à l’autoréalisation ? Après tout, puisque l’État providence n’existe plus, puisque la société ne parvient plus à entretenir d’idéaux, puisqu’on ne peut plus compter sur la protection de l’entreprise, et quitte à s’installer dans la précarité, autant y donner du sens !“Nous n’assistons pas tant à une crise de l’emploi qu’à une révolution du travail. La notion même d’emploi, définie par le salaire, le statut, la protection sociale, bref, le contenant, est supplantée par celle de travail, compris d’abord comme un contenu. Un travail de plus en plus valorisé à la tâche, au résultat et de moins en moins au temps passé. La réhabilitation du travail de l’artisan en quelque sorte”, insiste Denis Pennel.

Cette évolution générale pourrait-elle venir alimenter l’idée d’uncontrat unique de travail lancée en 2003 par le récent prix Nobel d’économie Jean Tirole ? Simplifier de code du travail, oui, mais pas à n’importe quel prix, met en garde Bernard Gauriau,professeur de droit à l’université d’Angers et avocat au Barreau de Paris :“Il est certain que le code du travail renferme une petite quarantaine de formes de contrats et que le système d’embauche impose un certain formalisme. Mais attention à ne pas se laisser séduire par une fausse bonne idée qui contribuerait in fine à précariser à l’excès la position des salariés.” Alors,au-delà de la seule dimension statutaire et contractuelle, la vraie problématique ne serait-elle pas dans ce que l’on veut faire du travail, dans ses pratiques, sa finalité et sa signification même ?


Muriel Jaouen
Le 19-12-2016
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