Décembre 2018


Pour l’abolition des privilèges

Pourfendeur des statuts, rentes et privilèges, Gaspard Kœnig, philosophe et fondateur du centre de réflexion Génération Libre, préconise, pour répondre aux défis de l’ère numérique, une société qui soit basée sur l’autonomie individuelle, où l’Etat joue un rôle émancipateur et régulateur.

Dirigeant : La véritable menace qui pèse sur la France serait le blocage profond de la société française. Mais quid de l’impact de la mondialisation, du capitalisme sauvage, du pouvoir croissant de l’Europe ?

Gaspard Kœnig : L’argument de la mondialisation comme motif de notre crise est de nature néocoloniale. Ceux qui l’avancent regrettent le temps où nous avions un niveau de vie convenable par rapport aux peuples dont nous exploitions les richesses. Aujourd’hui, les gens s’enrichissent en Chine, en Afrique, en Inde, une classe moyenne mondiale émerge et, c’est heureux, globalement les inégalités diminuent. Quant à l’Europe, je pense qu’elle a apporté un souffle de liberté à la fois économique — avec la libéralisation du transport, de la distribution d’électricité… — et individuelle grâce à la combinaison Cour Européenne des Droits de l’Homme — Cour de Justice. Les hommes politiques critiquent l’Europe et lui font porter la responsabilité de réformes qu’ils jugent nécessaires, mais qu’ils n’ont pas le courage de mener.


D : Pour libérer la France de ses « servitudes », selon votre expression, vous ne proposez rien de moins qu’une nouvelle « nuit du 4 août » ?

— G.K : Il nous faut retrouver l’esprit d’Isaac Le Chapelier qui, dans la droite ligne de l’abolition des privilèges, initia la loi du 14 juin 1791 interdisant la reconstitution de toute association professionnelle de patrons comme de salariés. Le moment est venu de sacrifier les statuts, ordres, syndicats qui polluent notre horizon social. Les corps intermédiaires ont certes leur justification, mais ils ne doivent pas participer à l’élaboration de la loi, comme c’est le cas aujourd’hui. Cette collusion entre l’Etat, le privé, les corporations interdit le mouvement.

D : En prônant une société basée sur l’autonomie individuelle, vous remettez en cause le rôle de l’Etat ?

— G.K : Absolument pas. J’ai la conviction qu’une société sans Etat serait une société répressive. L’Etat, dois-je le rappeler, est né comme une figure d’émancipation individuelle que la Révolution française et le XIXe siècle ont très bien théorisée. Je ne préconise pas un Etat minimum. L’Etat doit couvrir tous les domaines de la société, mais il doit avoir comme guide directeur l’autonomie individuelle… et donc agir autrement qu’il ne le fait aujourd’hui où il est cadenassé par les lobbies et le paritarisme.


D : Quel serait le rôle de l’Etat dans l’institution d’un revenu universel pour tous, une de vos idées majeures ?

G.K : Il retrouverait son rôle d’Etat universel et égalitaire. Avec le revenu universel, ce n’est pas une Providence qui vient quand vous êtes en difficulté, mais un dispositif auquel vous avez droit de manière continue dans votre vie et qui vous assure un minimum d’autonomie, de liberté individuelle.


D : Quels sont les autres piliers de ce modèle social que vous préconisez ?

G.K : L’ouverture des marchés permettrait d’intégrer beaucoup mieux qu’aujourd’hui ceux qui sont les laissés pour compte du marché du travail. Nous voulons préparer l’émergence d’une économie numérique post-salariale. Ce qui implique notamment une réforme du droit du travail avec la création d’un statut de l’actif qui donne un certain nombre de droits, y compris par exemple des congés payés, à ces nouveaux actifs qui ne sont ni des salariés ni des entrepreneurs, comme par exemple les chauffeurs de VTC. Une autre réforme majeure à mener concerne le système assurantiel dans sa globalité : il faudrait créer un compte social unique qui permettrait à chacun de gérer son temps et fusionner les systèmes de gestion du chômage, de la formation professionnelle et des retraites.


D : L’ère du numérique est là. La technologie ne pourrait-elle devenir le meilleur ami du citoyen autonome ?

G.K : A Génération Libre, nous bénéficions chaque jour des avantages du numérique dans notre fonctionnement. Mais la révolution numérique c’est aussi une menace sur notre désir d’autonomie avec l’avènement du Big Data : la surveillance de chaque individu sans précédent dans l’histoire de l’humanité est rendue possible. La menace est réelle de voir les ultratechnologies anéantir l’individu au profit du Réseau. C’est pourquoi nous préconisons le droit de propriété individuel sur les data. Chacun doit pouvoir décider les données personnelles qu’il entend confier à ces plateformes et celles qu’il veut conserver.


Propos recuillis par Jean-Louis Lemarchand
Le 8-03-2018
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