Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Des jeunes générations en mal d’avenir

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« Les jeunes ont le sentiment d’être une variable d’ajustement » : lors d’un débat organisé en juin dernier, le sociologue Louis Chauvel, spécialiste des questions intergénérationnelles a tiré la sonnette d’alarme : nous sommes en train d’empêcher la socialisation des jeunes générations.

Pour les jeunes générations, le monde qui vient ne pousse pas vers l’optimisme. Dans les pays développés, les jeunes sont, en France, les plus nombreux à penser qu’ils n’ont pas la maîtrise de leur destin. Selon un sondage réalisé par la Fondation pour l’innovation politique, seuls 26 % des Français de 16 à 29 ans jugent leur avenir prometteur, contre 60 % des Danois ou 54 % des Américains du même âge ou même 36 % en Allemagne. 45 % des pauvres sont des jeunes. Un quart des 18-29ans recherchent un emploi (soit 10% de plus que la moyenne des Français). Plus de 25 % occupent un emploi précaire contre une moyenne nationale de 10,5 %.

« En 1970, la thématique centrale était la pauvreté des vieux. Aujourd’hui, c’est la pauvreté des jeunes », souligne le sociologue, Louis Chauvel, à l’occasion d’un colloque* qui s’est tenu récemment à l’École des Sciences politiques.Les constats effectués par le chercheur ne sont pas rassurants. Les inégalités de revenu et de statut dans l'emploi se sont plutôt creusées ces dernières décennies au détriment des jeunes générations.

Risque de décrochage
Le tableau est plutôt sombre. Chômage de masse, marginalisation des diplômes, société vieillissante, pas d’emploi fixe avant l’âge de 30 ans, croissance économique molle, dette explosive, réchauffement du climat, l’avenir n’est pas au beau fixe,conviennent les spécialistes des relations intergénérations.Alors que les seniors du baby-boom, qui ont profité des Trente Glorieuses, sont accusées d'avoir accumulé tous les pouvoirs de décision, d’avoir endetté la collectivité et consommé au mépris de l'environnement, les juniors nés à partir des années 1980 semblent destinées à porter tout le poids de leurs retraites, de la dette publique et de la conversion écologique. « Aussi bien, le sentiment d’être une variable d’ajustement, d’être une génération sacrifiée est-il vif,précise Louis Chauvel.Aujourd’hui, les jeunes qui entrent sur le marché du travail se retrouvent face à des taux de chômage inédits – lorsqu’ils sont rapportés à leur niveau de diplôme ».
Les diplômes, ayant perdu de leur valeur, ne sont plus synonymes d'insertion rapide sur le marché du travail.Les jeunes sont alors amenés à prendre des emplois faiblement qualifiés ou des stages mal payés plutôt que de n’avoir aucun travail. Quand ils obtiennent un salaire, ils acceptent une rémunération nettement plus faible que leurs parents alors que leurs diplômes et leurs qualifications sont meilleures. La dégradation du marché du travail depuis 30 ans a entraîné pour une grande partie des jeunes l’allongement de la phase située entre la fin des études et l’entrée dans un emploi durable.Les nouvelles générations sont ainsi de moins en moins assurées d'atteindre un statut social comparable à celui de leurs parents. Pour Louis Chauvel, les conséquences sont importantes.Les jeunes qui attendent d’être recrutés risquent de porter longtemps les séquelles d'un début de carrière par temps de crise. On risque, dans quelques années, de leur préférer des jeunes plus fraîchement émoulus de l’enseignement. C’est la première fois, depuis la naissance du monde moderne, que l’on assiste à un prolongement indéfini de la jeunesse, assorti d’une dépendance familiale accrue. Il est encore difficile d’évaluer la portée de ce phénomène en termes psychosociologiques.

Les baby-boomers s’accrochent à leur pouvoir

Les sexagénaires au pouvoir qui avaient 20 ans en 1968 ont connu une évolutiond’adultes radicalement différente de celle que l’on connaît aujourd’hui. Aucune génération n’a bénéficié de revenus aussi élevés. A l’époque, la question du chômage ne se posait pratiquement pas. Faire carrière, consommer, se soigner ne posait aucun souci. Les seniors (jeunes retraités) ont pu augmenter leur pouvoir d’achat de 30 % en 25 ans. Le vieillissement de la population donne aujourd’hui à ces baby-boomers, enfants de l’État-providence, un poids démographique inédit qui fragilise le lien intergénérationnel.

Un poids qui est aussi politique note Louis Chauvel : « Nous vivons dans le pays développé où le personnel politique est le plus âgé du monde. Ainsi en 2007, pour un député de moins de 40 ans, on trouve dix députés de plus de 60 ans ». Du coup, les jeunes expriment un jugement sévère sur leurs aînés qui, pensent-ils, n’ont pas fait grand-chose pour sauvegarder la planète et empêcher la crise. Un abus lourd à assumer. Les générations précaires se trouveront bien seules à assumer l’endettement de leurs aînés à raison de 140 000 euros chacun. Ils devront travailler plus longtemps et, sans filet de sécurité.

Le fossé se creuse

Faut-il alorss'attendre à un conflit de générations comparables à ceux qui marquèrent la décennie 1960 ? « On n’ira pas jusque-là, pense le chercheur, mais les tensions seront non négligeables ». Chauvel met en garde : « Si la société dans laquelle nous vivons rate la socialisation des jeunes dans le monde du travail, alors c’est toute la société qui va en subir les conséquences dans un avenir proche ». Les générations qui auront beaucoup cotisé pour recevoir pas grand-chose risquent de ne pas accepter facilement le sacrifice qu’on leur impose. Cet ensemble d’ombres sur le devenir des jeunes générations engendre la perte de dynamique des classes moyennes (deux Français sur trois) sur laquelle repose, pour une bonne part, la stabilité sociale et économique de la France. Quant aux classes populaires, elles connaissent une importante déchirure, du fait de la crise, de la combinaison du chômage de masse et de l’érosion familiale.

Le grand perdant dans tout cela, c’est le travail salarié. « La baisse de la méritocratie risque d’engendrer des comportements de rentiers dans le cas des familles où existe un patrimoine. La valeur travail se trouve ainsi dévalorisée ». A terme, d’autres problèmes devront être pris en compte,avec la fin attendue des seniors fortunés, souligne le sociologue.Une jeunesse moins malléable, un monde des cadres sous tension, l’arrivée de nouveaux jeunes immigrés, la question des jeunes restera au centre des enjeux, notamment lorsque l’héritage aura été peu à peu consommé.

Afin d’entrevoir un horizon plus clair, il faudrait, soutient Louis Chauvel, « remettre la famille à sa place, ne plus s’en remettre à la fausse solidarité générationnelle et cesser de regarder le passé. Chacun doit songer à se fabriquer lui-même son propre héritage ». Mais aussi et surtout rajeunir les élites. L’année 2020 devrait fixer les choses sur le caractère vertigineux des problèmes qui restent à surmonter.

*Cycle « Ce monde qui vient ». Débat organisé le mardi 22 juin 2010, par le ministèrede la Prospective et du Développement de l’économie numérique avec la collaboration du Centre d’Analyse stratégique.

Louis Chauvel, chercheur au CNRS, professeur à, Science-Po, membre du conseil scientifique de l’Observatoire des inégalités, est aussi auteur de Les classes moyennes à la dérive, 2006, collection La République des idées, Seuil.

Yan de Kerorguen
Le 12-09-2010
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