Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Désaffection des jeunes pour les sciences : la faute aux politiques

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Son premier article sur le sujet date de 1992. Depuis, Pierre Arnoux n’a cessé d’alerter ses congénères sur la situation de l’enseignement secondaire et supérieur, sur l’état de l’université française.
Alors forcément, lorsqu’intellectuels et médias s’alarment à l’unisson de la baisse des effectifs dans les filières scientifiques, il est aux premières lignes. Pierre Arnoux est lui-même un scientifique, très engagé dans la défense et l’illustration de sa discipline : professeur de mathématiques à la Faculté des Sciences de Luminy (Université de la Méditerranée), membre de la Société Mathématique de France (SMF), président de la Commission française pour l’enseignement des mathématiques (CFEM).

Coquetterie de scientifique ? Plus que d’autres, il pose, fragmente, démontre. La plume prolixe et le verbe franc. Quand d’autres constatent, lui décrypte. Quand d’autres se désolent, lui propose. Car le sujet est complexe, ô combien ! Mais, plus que tout, Pierre Arnoux veut en faire un sujet politique. « On parle à tous crins d’une désaffection des jeunes pour les sciences. Or, il n’y a aucun élément pour plaider en faveur d’un tel désamour ces trente dernières années ». Et de citer une multitude d’études, menées en France et en Europe, qui pointent au contraire tout l’intérêt que les nouvelles générations portent aux sciences et à la figure du scientifique.

Chiffres sans appel

Nulle question de contester la chute des effectifs dans les filières scientifiques. Les chiffres sont ici sans appel : en 1995, le nombre d’étudiants inscrits pour la première fois en université scientifique était de 63 720. En 2005, on en était à 38 200, soit une chute de 40% en dix ans[1]. Ce que Pierre Arnoux récuse, c’est l’explication par l’affect. « L’argument de la désaffection est bien pratique. Il ne remet personne en cause, si ce n’est des enseignants qui feraient mal leur travail. Il fait référence à une situation mondiale, résultante d’une crise de civilisation, d’une fatalité universelle à laquelle il faudrait se résoudre et contre laquelle toute démonstration technique, toute solution politique, toute mesure réglementaire seraient bien vaines. »

Or, soutient l’enseignant, citant les données de l’OCDE, en Allemagne ou encore aux États-Unis, le fossé ne se creuse pas tant entre les filières scientifiques et les autres, qu’entre études professionnalisées et études fondamentales. C’est aussi le cas en France, où l’on constate une chute régulière des effectifs en lettres. « Les prévisions tablent sur une baisse de 30 % des licenciés et doctorants en sciences comme en lettres dans les 10 ans. C’est l’université tout entière qui est en train de décrocher. Pendant ce temps, les universités chinoises font venir des enseignants français pour enseigner le latin et le grec ! », lance Pierre Arnoux.

Choix d’orientation pragmatiques

Par ailleurs, qui a dit que les étudiants se dirigent en priorité vers les études qui les attirent ? Ne choisissent-ils pas plutôt en fonction de critères d’accessibilité et de débouchés ? « La profession qui attire le moins d’élèves de terminale scientifique est celle d’expert financier. Or, le master de mathématiques qui recense le plus gros effectif en France est le master de mathématiques financières de Paris 6, réputé pour sa difficulté et ses débouchés ».

Bref, martèle Pierre Arnoux, la baisse des effectifs scientifiques à l’Université s’inscrit dans un étiolement général des enseignements fondamentaux. Surtout, elle trouve des facteurs d’explication on ne peut plus techniques, politiques, réglementaires.

« Catastrophe industrielle »

Et de pointer, avec force arguments, les effets mécaniques des réformes du lycée engagées depuis le début des années 1990 et de l’évolution des premiers cycles universitaires qu’il qualifie de « catastrophe industrielle ».

Concurrence exacerbée entre les disciplines scientifiques dès la terminale S, accentuation de la sélection sociale, priorité donnée aux classes préparatoires, atomisation des unités d’enseignement en université, recul de la pluridisciplinarité, cursus illisibles, semestrialisation… Autant d’éléments qui participent d’une baisse avérée du niveau scientifique sur les trois premières années… Et d’un phénomène massif de démotivation des étudiants.

Désaffection des jeunes pour les sciences, avez-vous dit ? En aucun cas, rétorque celui qui dénonce bien plutôt une fuite en avant politique. « En quinze ans, la dépense totale pour l’éducation a baissé de 7 % à 6 % du PIB. C’est une première depuis des décennies, et même des siècles ».



[1] Repères et références statistiques : www.education.gouv.fr/pid316/reperes-et-references-statistiques.html

Muriel Jaouën
Le 12-09-2010
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