Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Levons l’embargo sur les jeunes !

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Il y a un paradoxe. Nous sommes, parmi les pays européens, celui qui a le taux de fécondité le plus élevé et, en même temps, celui qui semble le moins bien accueillir ses jeunes, en tout cas, le moins enclin à leur offrir une place. Notre politique familiale est depuis longtemps des plus incitatives : crèches, garderie, allocations familiales, déductions fiscales. Mais elle s’arrête à l’adolescence, et nos jeunes, dès qu’ils ont le bac en poche (et ils sont de plus en plus nombreux), ne sont plus les bienvenus.

On sait leur difficulté à entrer dans la vie active. Depuis de nombreuses années, le taux de chômage des 15/24 ans se maintient autour des 20 %, un taux plus de 2 fois supérieur à celui des adultes. Et les diplômes, hormis ceux de quelques grandes écoles, ne sont même pas un sésame pour l’emploi. Combien de bac + 5 ou 6 doivent se battre pour trouver un CDD tout juste payé au SMIC, après avoir galéré pour « acquérir de l’expérience » dans des stages la plupart du temps non rémunérés ? Ne parlons pas des sans diplômes dont le taux de chômage avoisine le 40 % dans certains quartiers.

Pénurie

Et faire des études supérieures demande de plus en plus de courage. Il faut se battre pour s’inscrire dans des universités où, de toute façon, il sera impossible d’assister aux cours faute de place dans les amphis. Les étudiants sont, à chaque fois, plusieurs milliers de postulants à des concours qui n’offrent que deux ou trois cents places. Comment s’étonner que la plupart abandonnent en 1re ou 2e année de fac ou d’école ?

Concernant le logement, le gouvernement lui-même, ces derniers jours, vient de dénoncer les pratiques souvent douteuses des agents immobiliers ou des propriétaires qui profitent de la méconnaissance supposée des étudiants en la matière pour leur faire signer des contrats de location avec des clauses abusives et illégales. Mais ce n’est pas la méconnaissance qui pousse les malheureux à accepter ces contrats léonins : c’est la pénurie de studios dans les grandes villes. A Paris, une chambre de bonne de 10 m2, avec toilettes sur le palier et sans ascenseur se loue 500 euros par mois, un studio de 20 m2 pas trop sale s’arrache à 800 euros, quand le SMIC mensuel net, dans la capitale comme ailleurs, est de 1 055 euros.

Discrimination

Partout, les jeunes ont le sentiment qu’il leur faut forcer des portes verrouillées pour essayer d’entrer dans une société qui ne les aime pas. Comment s’étonner qu’ils le fassent parfois par la violence ou en s’émancipant des lois. On se choque ainsi que de plus en plus conduisent sans permis. Mais, au départ pour de louables raisons de sécurité, cet examen est devenu kafkaïen et hors de prix. Et quand on l’obtient enfin, après trois ou quatre essais infructueux, il faut encore passer par trois ans de probation avec des points réduits. A la moindre infraction bénigne, retour à la case départ.

On pourrait multiplier les exemples de cette discrimination à l’égard des jeunes. Dans les médias comme pour le gouvernement, ce sont toujours eux les fauteurs de trouble, bruyants, mal élevés, provocateurs, sales, paresseux… Quant aux chefs d’entreprise, la plupart du temps, ils disent ne pas les comprendre et s’en méfier.

Paradoxe à nouveau : nous aimons nos enfants, ceux que nous connaissons, qui nous sont proches. Nous n’aimons pas les jeunes, catégorie vague et floue sur laquelle notre société vieillissante reporte toutes ses peurs.

Égoïsme

Que les jeunes ne soient pas des anges, c’est certain. Mais heureusement ! Heureusement qu’ils nous bousculent, qu’ils remettent en cause nos mœurs policées, nos pratiques compassées, nos règlements frileux et protectionnistes. Qui le ferait autrement et qui nous ferait avancer ? N’avons-nous pas fait de même à leur âge ? Si nous continuons d’étouffer ainsi les jeunes générations, c’est nous-mêmes que nous condamnons à la sclérose.

Et le pire, c’est que, dans le même temps, nous avons la prétention de vouloir leur faire porter le poids de nos retraites futures, faute d’accepter d’en réformer en profondeur l’équilibre financier, celui du déficit de la sécurité sociale qui s’alourdit au fur et à mesure de notre vieillissement, celui de la dette sans fin du budget de l’État. Autrement dit, nous leur refusons aujourd’hui un emploi en souhaitant que demain ils acceptent de consacrer 50 % du fruit de leur travail à payer notre incurie ! Quel égoïsme ! Ou quelle inconscience ! Surtout qu’au train où nous gaspillons les ressources de la planète et où nous polluons l’atmosphère, ils n’auront plus vraiment les moyens de gagner leur pain.

Ouverture

Le tableau paraît sombre ? C’est que nous refusons de regarder la réalité en face. Bien sûr, il y a toujours pour les jeunes des marges de manœuvre, des interstices où certains parviennent à se glisser. Mais rarement la situation de cette classe d’âge aura été aussi difficile pour une raison essentielle : parce notre société ne croit plus en sa jeunesse, ne lui fait plus confiance. C’est la grande différence avec les époques précédentes : il y a toujours eu des conflits de générations, parce que c’est le jeu. Toujours cependant, les acteurs en présence savaient bien que le jeu était ouvert et que les enfants finiraient par le gagner. Cette génération-là aussi finira par gagner, c’est la logique même du vivant, mais de tellement haute lutte qu’il risque d’en rester des traces indélébiles.

Avant qu’il ne soit trop tard, levons l’embargo sur les jeunes, ouvrons les portes et les fenêtres, laissons-leur une place où s’installer. Contrairement à ce que nous pensons, ce monde n’est déjà plus le nôtre, mais le leur. Cessons de nous y accrocher désespérément. Acceptons de le partager avec ceux qui représentent aussi notre avenir et dont nous avons besoin pour ne pas nous « racrapoter », comme disait Jacques Brel, et pour ne pas devenir comme « les vieux » qu’il évoquait dans une émouvante chanson : « Mêmes riches, ils sont pauvres, ils n’ont plus d’illusions et n’ont qu’un cœur pour deux ». Aucune société ne saurait survivre sans les illusions que lui apporte sa jeunesse et qui sont la réalité de demain.

la rédaction
Le 12-09-2010
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