Juillet 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L’Europe, si elle retrouve le courage de s’appuyer sur ses valeurs au service d’une vision redeviendra le continent phare de l’innovation.

L’élection de Donald Trump est-elle un accident de la politique intérieure américaine ou «le signe avant-coureur d’une crise plus profonde, commune aux démocraties occidentales, comme on peut le craindre en voyant dans nombre de pays, notamment européens, prospérer les mouvements populistes ? »

Hugues de Jouvenel souligne dans Futuribles de mars-avril le déficit « de la confiance, tout particulièrement celle que l’on est supposé pouvoir accorder, dans les pays démocratiques, aux gouvernants. » Il fallait s’y attendre. Déjà fin 2004 des études montraient qu’en Occident, cinq citoyens sur six se méfiaient de leur classe politique. J’écrivais alors : « les risques des dérives populistes, voire néo-fascistes, et de renoncements partiels ou totaux aux normes démocratiques sont bien réels et seront renforcés si les pressions des craintes économiques ou sécuritaires montent. »[1] Nous y sommes. L’une des causes, dénonce Hugues de Jouvenel, est « le fait que la plupart des dirigeants ne sont plus porteurs d’une vision, d’une représentation d’un futur souhaitable, qui soit mobilisatrice et permette de conférer un sens et une cohérence à long terme aux actions collectives. » En se bornant à gérer les affaires courantes et leur image, ils perdent le crédit qu’ils pouvaient posséder lors de leur élection.

La montée des humiliations

En effet, écrit Jean-Paul Delevoye, « la société civile a besoin de leaders, et pas seulement de managers. Elle attend des dirigeants politiques qu’ils donnent envie, et non qu’ils gèrent la pénurie. » Privée d’espérance, « la société se replie aujourd’hui sur les peurs et les tentations » notamment celle du radicalisme politique ou religieux. Il y a de « formidables quantités d’énergies disponibles, frustrées et humiliées » qui attendent d’être libérées. Jean-Paul Delevoye insiste sur la montée des humiliations, « carburant principal des forces antisystèmes qui progressent » avec des discours radicaux, dans le monde comme à l’intérieur des démocraties. Car nous ne vivons plus des guerres entre territoires, mais « une guerre des cerveaux », avec un recul des principes fondateurs de la démocratie, y compris en Europe, particulièrement dans les anciens pays de l’Est.

« L’écart se creuse entre une société civile à l’affût d’innovations et de projets, et un monde politico-administratif qui voit dans toute innovation une menace pour son pouvoir ; entre des entreprises amenées sans cesse à se remettre en cause et un monde politique peu enclin à le faire. » On a besoin d’Etats forts, car plus ils « seront affaiblis, plus le capitalisme dérégulé aura les mains libres, plus les forces antisystèmes gagneront en crédit. » Cette situation incite au repli sur le court terme, au chacun pour soi, elle bloque toute réforme ; la seule solution est de proposer des visions à la fois fortes et crédibles de l’intérêt général, « inscrites dans le temps long, respectant des principes, nourries par une intelligence collective et mettant chaque citoyen en situation de responsabilité ».

L’exemple vient de villes novatrices

Jean-Paul Delevoye note qu’en France des maires ont réussi à « incarner et faire partager des visions. » Opinion que partage l’urbaniste Jean Haëntjens. Il cite Barcelone, Vancouver, Berlin, Copenhague, Amsterdam, Montréal et en France, Lyon, Bordeaux, Nantes… Leur force, c’est « leur capacité à se déployer simultanément, et en cohérence, dans tous les champs de la vie en société. » Des politiques ont y su « fédérer un réseau d’acteurs portés par une même ambition sociétale, » considérer les citoyens comme « des coproducteurs » de projets et faire de l’action culturelle au sens large « un levier majeur de leurs stratégies politiques. Ces villes ont exploité le levier culturel “pour affirmer leur image et renforcer leur attractivité résidentielle”, puis pour “développer de nouvelles formes économiques, tisser du lien social et améliorer le fonctionnement de la démocratie”. Leurs responsables ont compris l’importance d’un avantage culturel et de valeurs partagées qui “ne pouvaient pas seulement être affirmé par des discours, mais devaient aussi pouvoir se toucher, se respirer, se croquer et se vivre au quotidien.” Comme Jean-Paul Delevoye,Jean Haëntjens ne prétend pas que ces exemples de cités peuvent être transposés directement au niveau national ou européen. Mais il compare l’Europe au Saint-Empire romain germanique : “un conglomérat improbable d’États et de cités États compensant une fragilité politique endémique par une créativité culturelle exceptionnelle.” Ajoutons que cette diversité demeure un atout majeur. La créativité se nourrit de diversité cohérente et bienveillante. L’Europe, si elle retrouve le courage de s’appuyer sur ses valeurs au service d’une vision redeviendra le continent phare de l’innovation.



[1] Classe politique : des Occidentaux très méfiants.Futuribles n°303, décembre 2004, pp.91-93.


Futuribles n° 417. Mars-avril 2017

André-Yves¨Portnoff
Le 18-04-2017
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