Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Quitter les rives de la Modernité et traverser une seconde Renaissance

L'individu retiré en son for intérieur a fait place à des phénomènes irrationnels de groupe.

Selon David Bosworth, nous traversons une époque de transition à laquelle serait comparable celle qui s’étend de la Renaissance aux débuts de l’âge classique. C’est-à-dire que nous nous apprêtons à quitter les rives de la modernité, cette période entamée aux XVI° et XVII° siècles. Et autant le sujet de la modernité désirait l’autonomie – au point de menacer la cohésion de la société d’anomie – autant le sujet de la post-modernité est, au contraire, obsédé de de transparence et de publicité.

Sur le plan politique, l’ethos de la modernité faisait s’équilibrer, toujours selon Bosworth, deux personnages emblématiques, deux types humains. Le « magouilleur machiavélien, mû par son ambition et sa convoitise », et le protestant rongé par l’introspection, « obsédé de sa propre chute ». « Au XVII° siècle, écrit Bosworth, “le défi qu’a dû affronter l’Occident, c’était de trouver un moyen d’autoriser, tout en le domestiquant, l’atomisme intellectuel et social encouragé par le livre imprimé.” Le défi d’aujourd’hui, c’est de trouver le moyen de permettre au vivre-ensemble brouillon et éclaté que nous a apporté le numérique de produire ses effets bénéfiques. Car il peut, lui aussi, faire éclater la société. Car ce n’est plus l’individu transgresseur qui menace l’ordre social, mais ce que Bosworth appelle “le collectif sociopathe”. Et cela va du gang de cyber-escrocs qui s’échangent les codes de nos cartes de crédit pour piller nos comptes en banque aux mouvements de foule virtuels, provoqués par des rumeurs sur internet.

Car nos comportements sont profondément influencés par les collectifs au sein desquels nous sommes plongés du fait des réseaux sociaux. Il y a quelques années, deux sociologues réputés, Nicholas Christakis et James Fowler, ont mené une étude sur les processus de contagion sur ces réseaux sociaux. Ils ont pu établir que des phénomènes comme l’obésité ou la dépendance envers des drogues se repéraient au sein de véritables et vastes collectifs. Ils ont notamment constaté que des personnes souffrant d’obésité comptaient un nombre d’amis dans la même situation bien supérieur à celui constaté dans leur voisinage.

Trois explications étaient possibles : selon la première, on choisit, sur internet comme dans la vraie vie, des personnes qui nous ressemblent. Selon la deuxième, on déduira que ce sont nos comportements qui sont influencés par notre environnement. Mais Christakis et Fowler ont poussé plus loin et ont émis une troisième hypothèse, celle de la contagion. Aux yeux de ceux qui comptent de nombreux obèses parmi leurs amis, l’obésité n’est plus considérée comme atypique, mais comme une norme.

Conséquence sur le plan économique : la politique économique de la modernité était fondée sur l’idée que chaque agent économique est, dans son coin, un calculateur rationnel, conscient, autonome et stable. Dans le monde de la postmodernité, on doit prendre en compte, au contraire, les phénomènes irrationnels de groupe, les comportements dictés par le mimétisme et la contagion.

Finalement, le moi post-moderne, c’est le contraire de ce qu’a été le moi de la modernité. L’opposé en tous points. Il suffit de reprendre la magnifique enquête philosophique menée par le Canadien Charles Taylor sur les origines du “sujet moderne dans son livre Les sources du moi.

Le moi moderne procède, disait Taylor, de deux sources littéraires essentielles : avec Montaigne, il affirme la singularité individuelle, l’originalité personnelle. A partir de Descartes, il s’affirme en tant ‘qu’intériorité qui se suffit à elle-même’. Il en découle deux autres caractéristiques essentielles : le moi moderne se réclame de l’authenticité (il veut être ‘en accord avec lui-même’), et il tend à sacraliser la vie quotidienne (celle du foyer et du travail). C’est pourquoi, remarquait Charles Taylor, le genre littéraire moderne par excellence est le roman. A rebours de la tragédie ou de la poésie épique, qui narraient les hauts faits des princes, afin d’en tirer des idées générales, le roman ‘raconte dans le détail la vie d’individus singuliers’. En outre, le roman a très vite coïncidé avec l’idée de Bildung, selon laquelle les évènements vécus par un individu participent à sa formation, lui confèrent sa forme même.

On voit bien en quoi le sujet post-moderne diffère radicalement de ce modèle. Il ne croit pas à sa propre singularité et préfère se sentir bien dans des groupes d’appartenance. Quitte à leur concéder des fidélités très provisoires, car ni la stabilité ni l’authenticité ne sont pour lui des préoccupations majeures. Il ne vit pas de séparation bien nette entre son for intérieur et le monde extérieur. C’est pourquoi il peut être décrit comme inconsistant, ‘liquide’. Sa vie quotidienne ne le passionne guère et il préfère jouer des personnages successifs pour la galerie mouvante que lui procure internet. Quant au genre littéraire le mieux à même d’illustrer ce nouveau personnage, on se hasardera à suggérer le sketch. A moins qu’il ne soit pas encore apparu…



À l’affût des nouvelles parutions sur les 5 continents, livres, revues, articles, imprimés ou numériques, Brice Couturier lit pour vous, avec l’appétit qui le caractérise, tout ce qui lui passe par la main et vous en propose la synthèse. Le Tour du monde des idées, c’est tous les jours à 11 h 50 sur France Culture.


Brice Couturier
Le 28-04-2017
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