Septembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Du bon usage du numérique

Formidable facilitateur pour ses adeptes, incommensurable danger pour ses détracteurs, le numérique impacte à une vitesse fulgurante notre quotidien. Flora Fischer, chargée de mission au CIGREF, a publié un rapport visant à fournir des outils pour limiter les conflits de valeur et les déviances qui pourraient émerger. Entretien.

Dirigeant : Pourquoi inventer une éthique du numérique ?

Flora Fischer : En fait, il n’y a rien à inventer, mais il y a matière à se réinterroger sur ce nouvel espace d’actions et de possibles qu’ouvre le numérique. Il s’agit aussi d’insister sur le fait qu’aucune technologie n’est neutre. Cela peut vouloir dire plusieurs choses. D’abord, qu’une technologie est toujours plus ou moins orientée par un choix politique, idéologique ou économique. Ensuite qu’elle peut contraindre ou favoriser des comportements (pousser à la consommation, etc.), mais aussi contraindre vers des attitudes jugées « vertueuses ». Enfin, cela peut vouloir dire que toute technologie étant toujours appropriée par ses utilisateurs, on ne peut pas toujours anticiper les usages réels qui en seront faits. Car il y aura toujours des usages qui détournent l’usage prévu ou initial et qui feront émerger des questions éthiques inédites.

Dirigeant : Vous affirmez que le numérique nous confronte à une crise anthropologique. Quels sont ses impacts ?

Flora Fischer : L’Homme est un être socio-technique : il évolue dans un environnement qu’il façonne certes, mais qui le façonne aussi en retour. Prenons l’exemple d’une délégation de nos « responsabilités » basiques à des outils « intelligents » (tels qu’une maison connectée qui va réguler toute seule l’énergie consommée). Jos de Mul, philosophe des techniques néerlandais, soutient par exemple que la délégation de cette forme de « moralité » ne constitue pas un appauvrissement de l’autonomie morale de l’homme, mais au contraire, une extension ; il la qualifie « d’autonomie complétée ». La délégation de tâches cognitives à un ordinateur est comparable à la délégation de la mémoire à l’écriture ; elle aurait tendance à modifier nos structures cognitives en ouvrant de nouveaux modes de rationalité et de moralité.

Dirigeant : Comment définiriez-vous le « numérique » ?

Flora Fischer : Le terme « numérique » arrive à la fin des années 90 ; auparavant le développement de l’informatique dans le monde professionnel se limitait à des tâches basiques (bureautique, gestion de dossiers). Dès les années 2000 avec la démocratisation de l’internet dans la sphère privée et des ordinateurs personnels, puis des réseaux sociaux et de l’internet mobile, on évolue vers des usages plus globaux et universels. Autrement dit, le numérique introduit la notion de « culture » selon Milad Doueihi, c’est-à-dire qu’il interroge et remet en cause un grand nombre de nos représentations et de nos pratiques sociales, économiques, politiques, etc. Le CIGREF définit aussi très bien cette notion dans le contexte de la transformation numérique des entreprises, dansEntreprises et Culture Numérique.[1]

Dirigeant : Au sein de l’entreprise, la transformation numérique présente des enjeux organisationnels, sociaux, économiques. Comment l’éthique peut-elle accompagner ces changements ?

Flora Fischer : L’éthique des organisations peut prendre plusieurs formes : souvent, elle se résume à une charte d’éthique déclinant des principes généraux rattachés à la culture de l’entreprise. Ou bien on la retrouve de manière plus institutionnelle dans les Directions de Déontologie. Mais avec la transformation numérique, il y a une dimension structurelle, sociale et technique qui n’est pas si évidente à questionner du point de vue de l’éthique. Il y a des questions à se poser du point de vue de l’usage en interne, de l’impact sur les conditions de travail, mais aussi dans la relation client, avec par exemple la démarche de transparence sur l’exploitation des données personnelles.L’éthique numérique est une question managériale, elle doit se poser à chaque niveau, au plus proche des pratiques des collaborateurs, afin d’arriver à un équilibre raisonnable dans la balance bénéfices/risques.

Dirigeant : Quels sont les enjeux éthiques du numérique ?

Flora Fischer : Il y aurait trois types d’éthique du numérique : l’éthique des usages, l’éthique de l’attention, l’éthique by design. Sur l’usage, on va parler de tout ce qui concerne le bien-être et le respect des individus face à l’usage du numérique (protection des données personnelles, droit à la déconnexion, droit à l’oubli). L’éthique de l’attention consisterait, elle, à identifier les biais possibles. L’exemple de Google est très parlant : la gratuité du service est un leurre puisque la contrepartie du service repose sur les données que nous fournissons, gratuitement. Mais ce contrat implicite est très astucieux, car sous le critère de l’efficacité, nous nous gardons facilement de toute critique. Pourtant ce système crée bien des biais : par exemple une jeune fille américaine a appris (ou déduit) qu’elle était enceinte « grâce » au ciblage des annonceurs publicitaires de son navigateur web (les publicités lui proposant des produits de puériculture). Enfin l’éthique by design qui consiste à prendre en compte en amont de la conception toutes ces problématiques, dans la mesure du possible. Nous avons aujourd’hui des difficultés à traiter certaines problématiquesa posteriori par exemple la protection des données personnelles, compliquée à garantir dans l’ensemble complexe que dessine le numérique. Selon Patrick Tucker, rédacteur en chef de la World Future Society,l’anonymat est devenu aujourd’hui « algorithmiquement impossible ». L’une des solutions les plus viables qui s’offre à nous pour répondre à cette question semble être la privacy by design.

Dirigeant : En conclusion de votre rapport en 2014, vous écriviez que cette éthique à inventer devrait« veiller à la cohérence entre les intentions humaines et la finalité des outils, à renforcer le sens de nos actions en interrogeant les moyens techniques mis à notre disposition et la place de l’homme, de définir et respecter les droits et devoirs des individus face à la technologie ». Trois ans plus tard, votre sentiment est-il conforté ?

Flora Fischer : Oui notamment avec la mise en place du concept deprivacy by design dans le règlement européen sur la protection des données à caractère personnel. Ce principe vise à prendre en compte les problématiques de protection de la vie privée le plus en amont dans la conception des technologies.



[1] E-book à consulter sur http://www.entreprises-et-cultures-numeriques.org/publications/ebook-entreprises-culture-numerique/#/1/


Propos recueillis par Nathalie Garroux
Le 18-08-2017
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