Juillet 2018


Rapprocher le bourgeois de l'ouvrier, l'ouvrier du paysan.

Grand discours prononcé par Léon Gambetta pour le 14 juillet en 1872 dont l'actualité reste entière...

En me levant au milieu de vous, chers concitoyens, ma première pensée est pour nos morts. Elle est pour ceux qui nous ont permis, par le sacrifice de leur existence, de nous rassembler librement aujourd'hui, ici, dans le département de Seine-et-Marne, non loin de ce Paris, qui doit rester, quoi qu'on dise et quoi qu'on trame contre lui, l'initiateur de la France et la capitale intellectuelle du monde. (Approbation générale. Applaudissements.)
Oui, c'est une pensée pieuse avant tout qui nous rassemble, non-seulement sous ces fragiles tentes, mais qui, dans toute l'étendue de la France, réunit tous les républicains. C'est une pensée pieuse que de fêter et célébrer la grande date de la Révolution française en recherchant avec calme, avec sang froid, avec résolution, ce qui a été commencé par nos pères, ce qu'ils nous ont légué et ce qu'il nous reste à faire, ce que nous avons laissé d'incomplet et d'inessayé dans leur héritage.

Non-seulement nous devons rechercher avec patience quels ont été leurs mérites, mais nous devons encore nous exciter par la comparaison en voyant combien nous sommes en retard sur eux et combien nous avons à faire pour n'avoir pas à subir une comparaison véritablement fâcheuse pour nous.
Trois quarts de siècle se sont écoulés, et nous sommes encore à disputer, contre les souteneurs du passé, non-seulement l'établissement de la justice et du droit, non-seulement l'émancipation réelle et virtuelle de tous et de chacun, mais jusqu'au nom même de la République. (Applaudissements prolongés. — Acclamations.)

Mes amis, il est nécessaire que ces réunions soient des réunions d'hommes libres, c'est-à-dire d'hommes sachant contenir leurs sentiments. Aussi, quelle que soit la sympathie avec laquelle ils veulent bien accueillir leur ami et, je peux bien le dire, leur représentant, ils doivent, et pour lui et pour eux, lui épargner des applaudissements ou trop prolongés ou trop précipités. (Marques d'approbation.)

Je tiens à le dire, ce n'est pas une pensée d'orgueil, ce n'est pas une pensée de joie qui nous a réunis ici ; non, c'est une pensée presque triste. Ce doit être pour nous, en effet, une cause de véritable tristesse qu'au lendemain de nos désastres, qui ont tous leur origine dans la violation des principes de la Révolution française, qu'au lendemain de ces effroyables malheurs attirés sur ce pays par trois monarchies successives, nous en soyons encore à disputer sur le droit de nous réunir, de nous assembler ; que nous soyons encore obligés de répondre à ces accusations de désordre que nous fait cette presse stipendiée, qui ne poursuit, dans toutes les occasions et par tous les moyens, qu'un seul but : apeurer la France, en voulant lui faire croire que nous sommes des forcenés ; cette presse déshonorée qui, toutes les fois que nous cherchons à nous entretenir de nos intérêts communs, qui sont les intérêts mêmes de la patrie, ose affirmer devant le pays que nous ne recherchons que l'agitation et le désordre.
C'est pour cela, messieurs, que je vous demande le calme.

S'il était permis à ces oisifs de la presse dite légère de venir parmi nous et de voir ce que, c'est qu'une réunion de travailleurs qui profitent du dimanche pour fêter à leur manière celui qui doit toujours rester le dieu du travail et des sociétés modernes, c'est-à-dire, le droit (Salve d'applaudissements.); si, djs-je, il leur était donné d'être au milieu de vous, ils verraient que ce qui vous a attirés ici, de trente à quarante lieues, ce n'était pas la pensée de faire, au milieu d'un champ, un banquet, dont les restes, qui sont là, témoignent de votre sobriété. Ils verraient que ce n'était pas pour venir-faire, sous la pluie une réunion tumultueuse et agitée, (Rires approbatifs. — Très-bien ! — Très-bien!) Aussi, messieurs, semble-t-il nécessaire d'apprendre, par notre calme aux ignorants, aux simples, aux indifférents, qu'on abuse, et qu'on exploite contre nous, que nous sommes mûrs pour l'exercice, de toutes les libertés, et qu'on peut, en France, comme dans la libre, Amérique, comme en puisse, et comme dans l'aristocratique Angleterre, se réunir et discuter sans qu'un chenil immonde d'aboyeurs de. la presse vienne jeter le trouble dans le pays. (Double salve d'applaudissements.)

Oui, ces réunions sont bonnes, je dis plus, elles sont nécessaires. Elles sont nécessaires à plusieurs points de vue : d'abord pour rapprocher les deux fractions de la société française que la Révolution de 89 avait associées et réunies et que les trois monarchies successives, épaves du vieux monde, se sont ingérniées, depuis trois quarts de siècle, à diviser, à séparer, à jeter les unes sur les autres les armes à la main. En second lieu, ces réunions ne sauraient être trop multipliées, surtout au. coeur des campagnes ; car on ne saurait trop souvent visiter face à face celui qui vit sur le sol, qui le féconde de ses sueurs, qui manque de moyens d'information avec la ville qu'on, lui représente comme un foyer de sédition, d'anarchie, cherçhant ainsi, par la division de classes semblables, par la division d'intérêts conciliables, à créer un antagonisme qui, est le fondement même du despotisme.

Oui, il faut que ces réunions se multiplient, et, à travers les amertumes du présent, si j'ai une joie, une espérance et une consolation, c'est de voir qu'au mépris de toutes les entraves, de tous les obstacles, il y a aujourd'hui, dans tous les départements français, des assemblées pareilles où l'on est persuadé que c'est par la rencontre, par la fréquentation, par la conversation, que ces deux frères, le paysan et l'ouvrier, l'homme de ville et l'homme de campagne, doivent être réunis et associés par leur frère aîné, celui qui appartient à la bourgeoisie et qui, grâce à une fortune antérieure ou à des sacrifices immédiats, a obtenu une éducation qui doit en faire à la fois un initiateur et un guide. (Applaudissements prolongés.)

Je dis que des réunions semblables à celles que nous avons en ce moment ont lieu, à l'heure qu'il est, sur tous les points du territoire, à Marseille, à Bordeaux et à Lille, à l'ouest et au sud, à l'est et au nord. Et si l'on a tout fait pour les empêcher, si l'on a cherché à mettre l'administration contre ces réunions, si les timides et les apeurés dont on vous parlait tout à l'heure ont tenté d'apporter des obstacles à l'éclosion de cette magnifique fédération morale, savez-vous pourquoi ? C'est parce que, le jour où, après vous être réunis, vous vous reconnaîtriez, il n'y aurait plus moyen de prolonger ni le provisoire, ni les équivoques, et ce jour-là, le nombre aurait le droit.
(Applaudissements répétés.)

Eh bien, au 14 juillet 89, cette unité morale, sociale et politique existait en France. Elle était le fruit d'intérêts reconnus égaux et qu'il s'agissait de faire triompher, et elle se fit jour à cette date, pour la première et pour la plus décisive fois, dans ce glorieux Paris, initiateur du mouvement contre Versailles, qui réclamait, avec ses franchises municipales, des libertés politiques pour tout le pays, une Constitution nationale et l'expulsion des hordes étrangères. Paris alors était groupé, entendez-le bien ; Paris formait comme un faisceau où le bourgeois, l'ouvrier, le peuple, tout le peuple, ce que l'on appelait le Tiers, concouraient sans division, avec une un
ité d'action admirable, à l'oeuvre nationale de la Révolution française, car vous n'avez qu'à compter ceux qui se battirent à la Bastille et ceux qui les mènent dans ce grand jour, vous les trouvez tous réunis, depuis le penseur, le publiciste, l'ouvrier, le garde-française, l'électeur, le marchand jusqu'au simple , tâcheron! Ils y sont tous, tous représentent l'unité française réclamant ses droits; tous assemblent leurs efforts contre le Royal-Allemand, les Suisses et les lansquenets et contre les tyrans, non pas seulement pour renverser une Bastille de pierres, mais pour détruire la véritable Bastille : le moyen âge, le despotisme, l'oligarchie, la royauté! (Salve d'applaudissements. — Acclamations !)

Eh bien ! messieurs, c'est cette admirable, cette incomparable unité d'action qui a été dissoute, qui l'a été par les efforts associés de l'Église et de l'aristocratie auxquels se joignit, plus tard, un autre élément qui apparut en même temps que le triomphe inespéré, trop complet peut-être, d'une première couche du Tiers-État : les intrigants ! On vit ceux qui avaient été les guides, lés initiateurs, les conducteurs de ce grand mouvement révolutionnaire, qui n'était pas seulement la libération du citoyen, du Français, mais qui était l'affranchissement même de tout ce qui respirait dans l'humanité, de tout ce qui portait le nom d'hommes, on les vit un jour s'arrêter sans finir leur oeuvre.

Mais il faut voir aussi comment fut accueilli, par l'univers, ce grand fait de la prise de la Bastille. Partout où il y eut des coeurs généreux, coulèrent des larmes de joie en apprenant que la Bastille avait été prise, et que c'était le peuple de Paris qui venait de détruire cette forteresse de la tyrannie, ce sombre et menaçant symbole de l'oppression morale et matérielle des Français, c'était partout l'allégresse; on s'embrassait dans les rues de Saint-Pétersbourg; en Allemagne, il n'était pas un écrivain, pas un philosophe qui ne poussât un cri de joie et de. satisfaction ; en Italie, c'était un ravissement; de même en Suède, en Norvège, en Angleterre, et jusqu'au fond de la catholique Espagne, les hommes s'abandonnent aux mêmes palpitations, aux mêmes effusions de bonheur, à cette grande nouvelle : la Bastille est tombée.

Pourquoi donc cet amas de pierres disjointes causait-il tant de joie? C'est que l'on sentait que le vieux monde était fini et que la chute de la Bastille annonçait un monde nouveau, le monde de la justice, du droit et de la dignité individuelle; c'est parce que le monde civil et la volonté laïque apparaissaient à tous et faisaient pour la première fois leur entrée définitive. (Bravo ! bravo ! — Applaudissements prolongés.)

Ah! il fallait à tout prix empêcher une telle victoire et surtout en réduire les effets, contenir l'expansion ; il fallait l'empêcher de gagner de proche en proche, l'empêcher de passer la frontière et de se répandre sur toutes les contrées de l'Europe ! et alors une ligue infâme commença. Les vaincus du dedans, trois jours après la prise de la Bastille, les d'Artois, les conti, les condé, tous les privilégiés, tous les aristocrates, les nobles, les prêtres, tous quittent la France et s'en vont chercher l'étranger. (Explosion de bravos.)

Dans ce grand mouvement qui venait de s'accomplir, la République était impliquée ; ils l'aperçurent, car ils étaient clairvoyants ; on les a accusés de trahison, et on a eu raison ; on les a accusés de sottise, et on a eu tort; ils comprenaient bien que c'en était fait de leurs privilèges et de leur puissance ; ils sentaient qu'on ne ramènerait jamais la France émancipée sous le joug de la royauté, sous la tutelle des princes et sous la domination de cette lèpre dévorante du clergé (Bravo ! bravo !), si l'on n'y mettait la main de l'Europe coalisée.
(Sensation.)

Et voilà comment les faits s'enchaînent, l'un entraînant l'autre ! Il est bien certain, en effet, que le 10 Août, que le 22 Septembre, que les journées les plus décisives de la Révolution française sont contenues, sont impliquées dans ce premier fait qui les enveloppe : le 14 juillet 1789. Et voilà pourquoi aussi c'est la vraie date révolutionnaire, celle qui a fait tressaillir la France ; celle qui l'a fait lever jusque dans la dernière de ses communes ; celle qui a fait surgir, comme par un coup de baguette magique, un citoyen dans le dernier des serfs, dans le plus humble, dans le plus infime des travailleurs. C'est pourquoi le 14 juillet n'est pas une date monarchique, et vous voyez qu'on ne la revendique pas de ce côté, quoique ce grand fait ait eu lieu sous la monarchie ; on comprend que ce jour-là notre nouveau Testament nous a été donné, et que tout doit en découler. (Oui! Oui ! — Applaudissements.)


Léon Gambetta, "Discours pour l'anniversaire du 14 juillet", La Ferté-sous-Jouarre, 14 juillet 1872.


Léon Gambetta
Le 11-01-2018
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