Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Etes-vous contents de votre existence ?

Tu fais quoi dans la vie ? Un article qui circule depuis un moment sur l’Internet [1] s’indigne de cette question posée souvent pour faire connaissance. Ce serait nous réduire à notre activité professionnelle, à l’emploi que nous occupons. La question étant une façon masquée de nous interroger sur le métier que nous exerçons. Or, poursuit l’article, nous ne nous limitons pas à notre travail, nous ne nous limitons pas aux catégories auxquelles nous appartenons. Jung est appelé à la rescousse : « Il est assez stérile d’étiqueter les gens et de les presser dans des catégories. »

Je peux souscrire pleinement à cette citation et être clairement en désaccord avec le propos, ceci pour trois raisons.

« Que fais-tu dans la vie ? » signifie : « Que fais-tu dans la vie ? »

Comme je pose régulièrement la question visée, je me suis interrogé : qu’ai-je envie de savoir ? Est-ce vraiment, comme le suppose l’article, connaître le métier de la personne que je rencontre ? Eh bien non, la question est plus ouverte. Libre à mon interlocuteur de me répondre sur le terrain qu’il souhaite, selon notre degré d’intimité. Ça peut être aussi qu’il cherche un job ou qu’il réfléchit à un projet ou qu’il voyage ou encore qu’il s’occupe de ses enfants. Bien entendu, la personne n’aura peut-être pas envie de répondre ou jugera que c’est indiscret. Comme le dit l’adage, ce ne sont pas les questions qui sont indiscrètes, ce sont les réponses. Et blâmer la personne curieuse de vous, c’est vouloir que les gens se comportent différemment sans avoir à leur exprimer votre besoin : tentation totalitaire.

Oui, le métier est une chose importante

Quand bien même la question porterait spécifiquement sur le métier, elle est justifiée, car le métier est une chose importante. Le mot métier est une contraction de deux mots signifiant « ministère » et « mystère ». Parce que tout métier est la poursuite d’un mystère au service duquel je me mets, les savoir-faire attachés étant bien souvent indicibles. Cela justifie bien la curiosité à l’endroit des personnes que nous rencontrons, soulever un coin de voile sur le mystère qui anime leur vie.

Tout le monde, me direz-vous, n’a pas la chance d’occuper un emploi ni d’en avoir un qui réponde à ses aspirations. Mais cela m’intéresse de savoir où en est la personne dans cette éventuelle recherche et ça n’est rien d’infamant. Ou alors, ce ne sont à nouveau pas les questions qui sont à blâmer, mais les préjugés. C’est bien cela qui m’agace dans ce texte : me sentir accusé de préjugés parce que je suis curieux de l’autre.

Le travail en question

Cette troisième raison est pure hypothèse de ma part et peut-être en dehors du propos de l’article en question. N’empêche, on entend souvent que le travail, du latin tripaliare – tourmenter, torturer – est chose qui fait souffrir. Je pourrais donc voir dans cette répugnance à répondre à la question sur le métier, une sorte de défiance vis-à-vis du travail même. Mais travailler est un verbe transitif et le travailleur est celui qui est à la manœuvre, non le supplicié. Travailler le bois, c’est en effet, sinon le tourmenter, du moins le contraindre, le soumettre à son objectif. Ainsi du travail de la terre, des métaux et de tous les artisanats. Travailler, c’est transformer le monde et il n’y a pas de transformation sans une forme d’agression (de adgredior, aller vers, entreprendre).

Il se pourrait bien, cependant, qu’un argument de nature plus profonde m’éloigne de l’auteur de l’article. Un argument contre l’idée que la question importante est : « Qui es-tu ? » Laquelle interrogation pourrait mettre au jour ce qui est vraiment important, notre essence. Question vaine à mon avis, car nous ne pouvons saisir de cette essence que ce que nous en manifestons. Je pose là aussi souvent cette question – qui es-tu ? – et je vois qu’elle crée fréquemment de l’embarras. Question trop vaste, qui nous prend au dépourvu, à laquelle nous substituons la question en apparence plus facile : « que fais-tu de ta vie ? » Pas si facile en effet, et c’est peut-être là la véritable question cachée qui pourrait susciter l’ire des personnes interrogées : « es-tu content de ton existence ? »


[1] Par exemple ici : https://positivr.fr/tu-fais-quoi-dans-la-vie-question-recit/


Laurent Quivogne
Le 6-11-2017
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