Décembre 2017
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Hommage à Marina Zanazzo, entrepreneure citoyenne

Comment devient-on entrepreneur-citoyen, un lanceur d’alertes osant défier des malfrats aussi puissants qu’intouchables ? Un chemin possible est de se diplômer en histoire de l’art médiéval à Padoue, se spécialiser en archives, paléographie et diplomatique. Archiviste reconnu, on mène une carrière passionnante, en indépendant ; on est mandé pour un long travail de confiance par les Archives de Vénétie. Puis, à 49 ans, on saute le pas, on se transforme en entrepreneur éditeur indépendant. Encore faut-il s’appeler Marina Zanazzo.

Cette belle, grande, souriante femme à la démarche énergique, fonde, en 2005, la maison d’édition Corte del Fontego et publie des livres sur l’urbanisme conçu comme instrument d’amélioration de la vie des citadins. Dans sa collection Voci sulla città, « Voix sur la ville », allusion au film anti-mafieux, « Mains basses sur la ville », elle réédite des ouvrages introuvables « pour faire connaître le passé, comprendre le présent, préparer le futur ».

Il y a deux ans, nous la rencontrions pour la première fois, après une très longue, intense et riche correspondance sur Internet. Aussitôt, elle tint à nous parler, pour les mettre en valeur, des amis qui, dès le début, l’avaient aidée et lui resteraient fidèles jusqu’au bout et, même au-delà : Lidia Fersuoch et Edoardo Salzano.

Edoardo lui apportait son expérience d’ingénieur, de grand urbaniste à la vision systémique, d’éditeur, d’auteur de nombreux livres et, au terme d’une longue carrière, de fondateur du site Eddyburg.it, engagé dans la sauvegarde de Venise et de son écosystème. Lidia avait suivi les mêmes études que Marina, en même temps, mais à Venise. Les deux archivistes se sont connues, appréciées, travaillant en duo pendant treize ans, construisant une solide amitié, une complicité intellectuelle et éthique. Elles avaient publié deux imposants livres et ne se quitteraient plus. Lidia menait de front sa vie de mère de famille, d’expert, de militante d’Italia Nostra, l’association de sauvegarde du patrimoine culturel, artistique et naturel dont elle deviendra la présidente pour Venise. Elle trouvait encore le temps de travailler avec Marina, de relire avec elle des manuscrits.

Le courage d’ouvrir les yeux

Publier des livres d’urbanisme ne suffit bientôt plus à Marina. Déjà en 2009, elle avait osé publier Venezia : terra e acqua, livre de Luigi Scano complété par Edoardo Salzano, qui démontrait les dangers du Mose,ce barrage flottant censé protéger Venise contre les « hautes eaux » (lire : http://www.eddyburg.it/2017/09/eddytoriale-174.html). Elle décide en 2011 de se concentrer complètement, vu l’urgence, sur la sauvegarde de Venise. Elle lance une collection qui défit des centaines de puissants. Elle baptise Occhi aperti suVenezia, « Yeux ouverts sur Venise », cette collection qui va montrer tout ce sur quoi il est prudent de garder les Eyes wide shut, comme dirait Stanley Kubrick. La majorité des 42 livrets qu’elle va éditer, rédigés par les plus compétents chercheurs, intellectuels, journalistes engagés, analysera, expliquera de façon claire, pédagogique, les bassesœuvres qui minent Venise. Marina autofinance son activité pour préserver une totale indépendance. Tout comme cet autre Vénitien, entrepreneur-citoyen, Aldo Manuzio, l’inventeur il y a cinq siècles du livre moderne (voir http://dirigeant.fr/011-1458-Comment-inventer-notre-Renaissance.html), son but est de faire lire, non de s’enrichir. Aussi fixe-t-elle à 3 euros le prix de ses livrets. Marina ose dénoncer, bien avant que la justice n’intervienne, les manœuvres des bandes de politiciens et d’affairistes véreux qui, sans nul scrupule, exploitent Venise depuis des décennies. Ces puissants amplifient le tourisme de masse qui l’étouffe, accroissent le trafic des grands paquebots qui sapent ses fondations et détruisent l’écosystème de sa Lagune. Ils font tout pour chasser ses habitants, inutiles, dérangeants dans le Disneyland dont ils rêvent... Symbolique, le titre de l’un des livres de la collection, contant les « modernisations » subies par la ville depuis un siècle : Delendae venetiae, « Il faut détruire Venise ». Dès 2012, un autre livre explique l’inutilité et la nocivité des pharaoniques travaux entrepris pour « sauver » Venise, en particulier le Mose. La réalisation de celui-ci a été confiée, sans appel d’offres, à un consortium de sociétés par un ministre corrompu, condamné par la suite pour d’autres affaires. Le consortium a dépensé 5,5 milliards – au lieu de 1,6 d’annoncé — et obtenu encore 3 milliards pour d’autres chantiers. D’où des dépenses de fonctionnement de 80 millions annuels, beaucoup plus, là encore, que prévu, de quoi construire quatre hôpitaux par an, note Edoardo Salzano. Celui-ci dénonce, outre des dégâts écologiques irréversibles, « une gigantesque opération de corruption », qui, avec force pots de vin, a acheté des politiciens et fait des faveurs à des institutions culturelles, scientifiques, des journaux…Le Mose, déjà en train de rouiller, entrerait en service en 2022 au lieu de 2011, et la Stampa, affirmant qu’il coûtera en fait plus de cent millions par an, le qualifie de « anthologie des horreurs, » symbole de ce qu’il « ne faut pas faire». La justice, moins rapide que Marina, n’a lancé les premières arrestations qu’en 2013, interpellant « le Grand Marionnettiste », le patron octogénaire du consortium. En 2014, le maire de Venise allait être arrêté, le conseil communal dissous, des dizaines de personnalités inculpées ! C’est que, explique Edoardo Salzano, « le pouvoir réel, pas seulement à Venise, est exercé non par les citoyens, mais par un tas de pouvoirs forts, rendus encore plus forts par les marges de manœuvre qu’on leur concède ».

D’autres livres tentaient d’empêcher des dégradations du patrimoine, en particulier celle d’un édifice reconstruit, une troisième fois, en 1508 pour abriter les marchands allemands et vendu, en 2008, à Benetton. Lidia, en 2015, rédigeait Nostro Fontego dei Tedeschi, ultime plaidoyer. Mais intérêts et collusions ont été les plus forts : un centre commercial d’hyperluxe a été inauguré, fin 2016, dans l’antique édifice éventré par des escalators rouges, des escaliers dorés, écrasé par une terrasse panoramique et des structures en acier et verre, clôturant définitivement la magnifique cour Renaissance…

Marina Zanazzo accomplissait une tâche écrasante, comme tant de patrons de très petites entreprises, s’occupant de la commande du papier, de l’administration, de la promotion, livrant elle-même les livres aux libraires ; elle prenait soin de l’esthétique des livres et orchestrait sa collection avec « des titres percutants, imprévisibles » qui « exprimaient par de brefs paradoxes l’essence des textes » surprenant les auteurs, reconnaît l’un d’entre eux, Angelo Marzollo, qui a dirigé des projets de l’UNESCO sur l’écosystème vénitien.Marina s’appuyait sur Lidia, devenue sa directrice scientifique, avec qui elle choisissait les auteurs, lisait les textes, toujours en parfait accord. L’initiative de Marina était saluée par les résistants vénitiens, mais aussi, dans toute l’Italie, par les défenseurs du patrimoine. Des Napolitains envisageaient de créer une collection analogue pour défendre leur ville rongée par la Camora.

Coup d’arrêt

En janvier 2016, Marina nous envoyait, avant parution, un dernier livre, Venezia è una città, Venise est une ville, de Franco Mancuso. Mais l’écosystème politico-commercial vénitien n’avait, pour le moins, pas aidé l’entreprise citoyenne. La majorité des libraires, abusant d’un petit éditeur, ne lui transmettaient qu’avec des retards croissants les recettes qui dues. L’entreprise n’était plus autosuffisante. Physiquement et financièrement épuisée, Marina était acculée à arrêter son activité d’éditrice et à se préoccuper de sa santé. Un mois plus tard, le 26 février, elle nous annonçait le verdict des médecins : un cancer… presque toujours rapidement mortel. Elle venait juste d’acheter un billet d’avion pour nous rejoindre à Paris, première étape du Grand Tour qu’elle projetait. Elle garderait jusqu’au bout ce billet, tel un talisman.

Dix-sept mois durant, l’entrepreneuse-citoyenne livra l’ultime bataille, sans baisser la garde un seul instant. Elle défiait son mal, se montrant sur sa page Facebook, tête nue, souriante, élégante. Les douleurs ne réussissaient pas à l’empêcher de faire des projets. Elle proposa à une prison de peindre un murales dans le parloir, pour égayer les enfants rendant visite à leurs pères. Elle aida Lidia à terminer un livre érudit. Quelques semaines avant sa mort, elle nous confiait son intention de publier un dernier livre, pour défendre Poveglia, une île de la Lagune, menacée de privatisation. Et, un mois et demi avant sa fin, elle envisageait toujours « un blitz sur Paris ».

Le 11 juillet dernier, elle était vaincue par la maladie, elle qui avait sans jamais faiblir défié les métastases vénitiennes de la corruption.

« Venise est en deuil » titrait, dans le quotidien national Il Fatto quotidiano, le professeur Filippomaria Pontani. « Un coup presque mortel pour qui s’obstine à rêver d’une Venise différente », écrivait-il, saluant « une vraie pensée alternative » face aux « désastres causés par une classe dirigeante lâche et mesquine ». Mais le combat de Marina continue, continuera, après sa disparition. Ainsi le voulut-elle. Conformément à sa volonté, ses compagnons de lutte, Lidia Fersuoch et Edoardo Salzano, ont décidé de reprendre le flambeau, de garderplus que jamaisles Yeux ouverts sur Venise.

Arlette et André-Yves Portnoff
Le 13-11-2017
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