Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Nora Berra : valorisons les seniors dans les entreprises

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Dans le projet de réforme des retraites, en discussion au Parlement, un volet annexe est passé inaperçu. Il concerne l’emploi des seniors. Invitée du bureau national du CJD le 8 septembre dernier, la secrétaire d’État chargée des aînés, Nora Berra a présenté les grandes lignes de l’action du gouvernement en ce domaine et invité les entreprises à valoriser le travail des seniors.

Au cours du débat qui s’est instauré, la ministre a notamment mis l’accent sur la nécessaire connexion à établir entre les générations au sein de l’entreprise. Un thème cher au CJD, comme l’a rappelé son président Michel Meunier, en préconisant un débat public sur la solidarité intergénérationnelle dans tous ses aspects, y compris sur le plan fiscal.

A l’issue de cette rencontre, Nora Berra a répondu à Dirigeant sur les différents sujets abordés avec les instances dirigeantes du CJD.

Dirigeant : Les seniors constituent, dit-on, un atout pour l’entreprise. Mais dans les faits, c’est une bien autre approche que l’on observe. A qui la faute ? à l’Etat ? aux entreprises ?

Nora Berra : C’est effectivement un paradoxe. Les aînés sont généralement considérés comme un atout en termes d’expérience, de savoir faire, de disponibilité et de transmission de la mémoire de l’entreprise. Or, la même enquête réalisée par la DARES (Ministère du Travail) révèle que bien que les craintes des entreprises au sujet du vieillissement de leurs personnels soient atténuées, les seniors restent encore perçus comme une contrainte. Et ce pour trois raisons : ils coûtent plus cher que les jeunes, leur productivité baisse avec l’âge, ils s’adaptent moins aux nouvelles technologies et aux nouvelles formes d’organisation du travail. Par ailleurs, les employeurs interrogés situent l’âge de vieillesse des salariés à 58 ans et demi, alors que, grâce à la longévité, nous restons en plein possession de nos capacités physiques et intellectuelles à des âges de plus en plus élevés !

D : En pratique, les entreprises ne valorisent donc pas les seniors…

NB : Les seniors ne se sentent pas valorisés ; ils craignent pour leur avenir dans le monde du travail et au-delà. Les entreprises rechignent à les recruter préférant leurs cadets. Toujours selon l’enquête de la DARES, si 81 % d’entre elles ont embauché au moins un salarié en 2007, 18 % seulement ont embauché un senior. Les entreprises investissent moins dans leur formation : si 67 % déclarent avoir mené des actions de formation pour leurs salariés, seulement 37 % pour les plus de 50 ans. On assiste donc à une véritable programmation de fins de carrières difficiles. Les seniors ne sont à l’évidence pas encore considérés comme une valeur ajoutée pour l’entreprise, mais tout juste une variable d’ajustement. Or en agissant ainsi, les employeurs se privent d’un capital humain d’une grande richesse. Un changement de cap est indispensable d’autant plus que les seniors sont et seront un atout fort pour augmenter les capacités de travail du marché de l’emploi.

D : Mais longtemps, la pensée dominante aura été de favoriser le départ des seniors en préretraite…

NB : En effet, vingt ans de crise des anciens secteurs industriels et de gestion malthusienne de l’emploi ont laissé des traces indélébiles en France. Une population active rognée par les deux bouts en raison notamment des plans successifs de mise en préretraite ou de licenciements des seniors avec, pour certains, dispense de recherche d’emploi. Ces politiques ont créé et institué une culture de sortie précoce de la vie active dans les pratiques des employeurs comme chez les seniors. Elles n’ont pas permis, pour autant, de favoriser l’emploi des jeunes supposés prendre la place de leurs aînés ! Ce n’est pas une bonne méthode d’opposer jeunes et aînés, on a vu que cela a conduit à les tenir en marge du marché de l’emploi.

D : La politique de l’État a changé ces derniers temps…

NB : On revient de loin. Depuis quelques années, l’objectif est clairement affiché : inciter les entreprises à maintenir les seniors dans l’emploi et même à les recruter. La restriction du dispositif des préretraites en 2003, la réforme des retraites la même année, l’accord interprofessionnel de 2005, le Plan national emploi des seniors 2006-10, et d’autres volets, sont des avancées indiscutables. Nous devons redoubler d’efforts pour atteindre nos objectifs et nous rapprocher de la situation des pays européens les plus dynamiques en la matière. Laurent Wauquiez, Secrétaire d’État chargé de l’Emploi, est très mobilisé sur cette question.

D : Repousser l’âge légal de la retraite de 60 à 62 ans a-t-il du sens si les salariés continuent à quitter en moyenne leur travail à 58 ans et demi ?

NB : Tel est bien l’un des enjeux de la réforme. Il faut déplacer le curseur vers le haut. Le message est clair. L’État entend inciter les branches professionnelles à prendre des mesures en ce sens. Bien sûr, pour y arriver nous aurons besoin de la croissance économique, mais surtout d’un changement profond dans le management des ressources humaines et les comportements des salariés eux-mêmes, Les outils sont connus et disponibles : bilan de compétences, suivi des parcours, formation, intégration de la pyramides des âges dans la gestion du personnel, évolution des conditions de travail, des postes… Aux entreprises de s’en saisir et les mettre en œuvre. Enfin, et ce n’est pas le moindre défi, il nous faut assurer, pour les seniors qui le souhaitent, une transition progressive vers la retraite, par exemple avec un recours plus large au travail à temps partiel, voir d’autres formes à imaginer. Le passage à la retraite n’est pas anticipé, il est mal appréhendé, mal préparé ; de ce fait les aînés sont confrontés aux effets d’une rupture brutale avec leur vie d’avant : changement de mode de vie, perte de statut social et du réseau relationnel liés au travail, risque d’isolement...

D : Concernant justement les aînés plus avancés en âge, que comptez-vous mettre en œuvre pour faire jouer la solidarité avec les personnes dépendantes ?

NB : Sur 14 millions de personnes âgées de plus de 60 ans, moins de 10 % sont touchés par la dépendance. Ce qui signifie que 9 aînés sur 10 sont autonomes et en majorité en bonne santé.

Les pouvoirs publics (État, assurance maladie et conseils généraux) assurent une partie de la prise en charge des frais de santé, d’hébergement et d’aide dans la vie quotidienne. Ce qui permet à nos aînés dépendants de pouvoir accéder aux services d’aide à domicile ou en institution même quand leurs ressources propres ne suffisent pas à couvrir les frais correspondants. Je voudrais rappeler que l’effort de la nation en direction des aînés en perte d’autonomie n’a cessé d’augmenter durant la décennie. Le budget de l’assurance maladie alloué aux personnes âgées a connu une augmentation significative en 2010 et ce sera relativement le cas pour 2011. Alors que nous connaissons une crise financière et économique grave et que nous ne pouvons creuser davantage les déficits de nos finances publiques.

La solidarité nationale doit continuer à jouer son rôle, mais elle ne suffit pas à répondre à des besoins croissants. Il faudra innover. Je mise sur la prévention des risques liés au cadre et aux modes de vie des aînés pour leur permettre de continuer de vivre chez eux en toute sécurité. C’est le programme « Vivre chez soi » que j’ai lancé cette année. Il s’agira également de réorganiser le secteur médico-social et les services à la personne pour améliorer la qualité des prestations et réduire le reste à charge pour les usagers. Enfin, de nouveaux financements sont à imaginer, le programme « Vivre chez soi » en a exploré quelques uns, et le projet d’une « couverture dépendance » sera l’une des réformes majeures.

D : Ne serait-il pas possible de jouer sur la fiscalité ? Appliquer aux retraités le même taux de CSG qu’aux actifs permettrait de récupérer 5 milliards d’euros/an.

Cette question soulève deux préoccupations majeures et intimement liées entre elles. D’abord, celle de l’augmentation de la CSG pour financer la solidarité nationale en général et la dépendance, plus particulièrement. Cette mesure a été effectivement évoquée comme une piste parmi d’autres pour le financement de la dépendance. Nous aurons l’occasion de revenir sur les différentes hypothèses à l’occasion du débat sur la réforme de la dépendance, après la réforme des retraites.

Ensuite, celle de l’équité entre les générations. Dans ce sens, il est clair pour moi que, au regard du vieillissement démographique, la solidarité nationale en direction des aînés ne doit pas se faire au détriment des plus jeunes au risque d’étouffer nos capacités de production et de provoquer un conflit entre générations qui nuirait terriblement à la cohésion de notre société…


Jean-Louis Lemarchand
Le 7-10-2010
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