Décembre 2018

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Comment les médias légitimes peuvent-ils se défendre face aux fake news sur le Net ?

Les médias traditionnels peuvent reprendre l'initiative et le contrôle de l'agenda.

Quand les masses se croient victimes de complots des élites.

32 % des Français croient que le virus du Sida a été créé en laboratoire et testé sur les populations africaines, avant de se répandre à travers le monde. 48 % sont d’accord avec l’opinion suivante : « l’immigration est un projet politique de remplacement d’une civilisation par une autre, organisé délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques ». 24 % croient à l’existence d’un projet secret appelé « le Nouvel Ordre Mondial », consistant à mettre en place une dictature oligarchique planétaire ». 18 % croient que « Dieu a créé l’homme et la terre il y a moins de 10 000 ans ». 9 % estiment « possible _que la terre soit plate et non pas ronde_, comme on ne le dit à l’école »…. Le sondage auquel a procédé l’IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Il nous révèle que, chez nous aussi, une partie de l’opinion publique gobe les théories les plus abracadabrantesques.

Le public jeune, le plus susceptible de mordre aux rumeurs

Le jeune public se révèle le plus crédule. Plus proches des sources de savoir que sont nos institutions d’enseignement, on aurait pu croire les jeunes plus rationnels, plus éclairés et donc moins réceptifs aux théories extravagantes. Si le contraire est vrai, c’est sans doute parce qu’ils sont aussi les plus éloignés de la fréquentation des médias traditionnels. Ils leur préfèrent les rumeurs qui se répandent à grande vitesse sur les réseaux sociaux. Ceux-ci sont alimentés en fake news et en théories complotistes par des politiciens et des réseaux populistes qui trouvent leur intérêt à brouiller les frontières entre le fait avéré et l’invention. En outre, des puissances étrangères utilisent à présent des « bots », autrement dit des messages répandus automatiquement sur les réseaux sociaux aussitôt qu’est abordé un thème qui leur importe spécialement.

Comme le dit Stephan Lewandowski, un spécialiste des sciences cognitives à l’Université de Bristol, « Le fait d’avoir une large proportion des membres de nos sociétés désinformés, et se reposant sur leur propre sélection de faits est absolument dévastateur. Il est extrêmement difficile d’y faire face. » Comment ces médias hérités – les Anglo-Saxons parlent delegacy media pour désigner les réseaux de télévision et les supports de presse historiques — peuvent-ils résister au flot d’informations plus ou moins fantaisistes qui se déversent en continu sur les réseaux sociaux ? Doivent-ils suivre pour subsister ? Peuvent-ils résister ? Des réponses.

Suivre ou résister au courant pour survivre ?

Celle de la directrice du Développement stratégique à l’Institut Reuters, Alexandra Borchardt part d’un constat : selon une étude menée par Reuters auprès de 70 000 utilisateurs d’Internet dans 36 pays, 29 % des sondés disent éviter les informations d’où qu’elles viennent. Soit parce qu’elles leur paraissent refléter un état d’esprit négatif et les mettent de mauvaise humeur. Soit parce qu’elles leur paraissent politiquement biaisées. Le public se sent impuissant face à un monde complexe. La révolution numérique a provoqué une méfiance envers toutes les institutions, que ce soit les partis politiques, les gouvernements, ou les grands médias. Les théories complotistes fleurissent sur ce terrain, fait d’incompréhension et de méfiance.

Pour y remédier, Alexandra Borchardt fait un certain nombre de recommandations. Premièrement, ne pas se mettre à la traîne d’internet. Ne pas suivre le fil de Twitter depuis son ordinateur, pour tenter d’y découvrir ce qui serait susceptible d’intéresser son public. Mais reprendre le contrôle de l’agenda en lançant des enquêtes ambitieuses. Les Panama Papers constituent, à cet égard, un exemple à suivre. Mais bien sûr, cela demande des moyens.

Livrer le sens des actes, ne pas se contenter de rapporter des paroles.

Ne pas se contenter de commenter ce que disent les politiciens ni tenter de faire le buzz avec leurs « petites phrases ». Car c’est une façon de se laisser manipuler par les politiques. Ce que doivent apporter les médias « legacy », c’est l’analyse des actes, et non la sélection et la reprise des déclarations. Faire comprendre le sens et les enjeux des décisions prises requiert des compétences spécialisées dont sont capables des professionnels de l’information.

« Trop souvent, le cycle médiatique est dicté par des hypothèses faites sur ce que le public aimerait, plutôt que sur ce que les gens veulent réellement savoir. » Pour renouer le contact avec leur public, les médias doivent leur parler. Pas de haut, pas en chaire, pas en faisant la leçon. Non dans un rapport plus égalitaire. Beaucoup de médias s’imaginent renouer avec le public en inventant de nouvelles formes de récit. Certains projets flashy, qui plaisent au milieu plus qu’au public, s’avèrent très coûteux. Mieux vaut y renoncer.

Enfin, je cite Alexandra Borchardt, « rebâtir la confiance va requérir une nouvelle définition de ce que sont les informations. Lorsque le public est submergé de nouvelles ou qu’elles sont trop complexes, sa réponse peut être de tourner le bouton »… La meilleure façon de le faire revenir, c’est de « capitaliser sur des faits » : des interviews exclusives, des enquêtes apportant des preuves… Toutes choses dont les réseaux sociaux ne sont pas capables.


Brice Couturier
Le 16-02-2018
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