Octobre 2018


Stratégie et incertitude

TRIBUNE - En invoquant la richesse du hasard ainsi que les incertitudes de l’avenir et les opportunités qu’ils offrent, doit-on, en matière de stratégie, s’en remettre au principe de sérendipité et s’abandonner à l’incertain ?

L’hypothèse est avancée par certains. Ils invoquent pour cela le fait que, face à l’incertitude du futur, il serait sage et efficace de se tenir prêt à tirer parti de toute circonstance inattendue. Tirer parti de l’incertain qui se révèle progressivement pour, au choix, inventer de nouvelles façons non prévues d’atteindre ses objectifs ou de s’inventer de nouveaux objectifs.

L'article de Lionel Meneghin paru sur ce site la semaine dernière a l’avantage de présenter trois concepts concourrants sur ce thème : la Sérendipité, la Vicariance, et l’Effectuation.

  • La Sérendipité: le fait de réaliser une découverte inattendue à la suite d'un concours de circonstances fortuit et très souvent dans le cadre d'une recherche concernant un autre sujet.
  • La Vicariance : l’atteinte de l’objectif que l’on s’était fixé par d’autres moyens que ceux initialement prévus.
  • L’Effectuation : Contrairement aux démarches prédictives traditionnelles qui mettent l’accent sur le but précis puis sur les moyens d’y arriver, la logique effectuale met l’accent sur les moyens puis sur les effets atteignables. Selon Lionel Meneghin, « elle repose sur l’existant, pour inventer sa route en tirant avantage des surprises. »

Il est intéressant de faire concourir ces trois concepts pour aborder et questionner la démarche stratégique. Ils traitent, tous trois à leur façon, des objectifs stratégiques et des façons de les atteindre ou de les réinventer en fonction des circonstances inattendues.

Oui, l’incertain est le lot de tout entrepreneur, comme de chacun d’entre nous.

Oui, il serait aberrant de ne pas tenir compte des circonstances qui se révèlent à nous et de ne pas adapter notre action en conséquence.

Oui, il importe de modifier les actions prévues si les circonstances les rendent inopérantes et inadaptées.

Oui, les objectifs que l’on se fixe doivent tenir compte des moyens à disposition, ne serait-ce que pour déterminer s’ils sont suffisants à l’atteinte des objectifs fixés ou s’ils doivent (les moyens voire les objectifs) être adaptés en conséquence.

Oui, les évolutions non prévisibles rencontrées sur le chemin du futur sont autant de situations porteuses d’opportunités potentielles qu’il convient d’analyser pour juger de leur potentiel réel pour l’entreprise.

Ces trois concepts qui recouvrent des réalités bien tangibles remettent-ils, pour autant, en question la façon d'aborder la stratégie ? Et la Sérendipité est il un concept nouveau et clé pour repenser la stratégie ?

Gardons-nous des effets de mode qui veulent nous faire croire à la nouveauté de concepts mis subitement en tête de gondole de la pensée managériale.

Non, l’émergence du nom d’un concept, qui s’auto-labellise « nouveau », ne suffit pas à masquer que la situation qu’il recouvre est une réalité qui a toujours existé.

Non, notre monde n’est pas plus incertain que celui d’hier. Les entrepreneurs ont toujours eu à faire face à l’incertain.

Non, la stratégie n'a jamais été une programmation faite d’objectifs intangibles et d’actions à mener coûte que coûte pour les atteindre. Un tel programme ne relève pas de la stratégie mais annonce à tout coup un échec garanti.

Non, la stratégie ne doit pas s’abandonner à la seule situation actuelle de l’entreprise, même si il est évident qu’elle doit en tenir compte pour déterminer les actions à entreprendre.

Non, la stratégie ne doit pas s’abandonner à inventer en permanence ses objectifs et en changer au gré des vents contraires et changeants.

Pour reprendre Sénèque dans ses Lettres à Lucilius: « Il n’est pas de vent favorable pour qui ne sait où il va. ». Formule dont la sagesse a invité à plusieurs déclinaisons dont celle-ci « Le pessimiste se plaint des vents défavorables, l’optimiste espère que les vents changent, le pragmatique règle ses voiles ».

Encore faut-il, pour être pragmatique et se donner une chance d'arriver à bon port, savoir régler ses voiles, étudier ses cartes et tracer son parcours.

La vision est à la fois le compas, la longue vue et la hunette nécessaires à déterminer le cap et à le maintenir tout en tirant des bords pour arriver au port visé.

La vision revêt une double dimension essentielle en la matière.

  • Elle est, d'une part, le cap donné à l'entreprise et lui assigne son sens. Elle est portée par le dessein de faire advenir un futur voulu ce qui est le propre de l'entrepreneuriat. l'entreprise y trouve la motivation à ses actions et son énergie.
  • Elle est également et, en tout premier lieu, la capacité de clairvoyance et de discernement de l’entrepreneur. Une capacité de clairvoyance qui lui permet de voir ce que d’autres n’ont pas vu (tant dans les objectifs à atteindre que dans les façons de les atteindre). Une capacité indispensable à la valeur de sa vision d'entreprise et de la stratégie qu'il adoptera pour la faire advenir. Une capacité de voir clairement son environnement, ses changements et bien évidemment les opportunités qui viendraient à en découler;

La vision d’un entrepreneur n’est pas une révélation d’un futur pressenti. Elle est pour lui le dessein d’un futur voulu qui a du sens et qu’il s’engage résolument à faire advenir.

Oui, reconnaissons humblement que la vie n’est qu’un vagabondage et que chacun de nous est un vagabond. Mais reconnaissons que chacun de nous est un vagabond … plus ou moins éclairé et déterminé.

Non, l’incertain n’est pas une chance. Seul celui qui s’est préparé et qui est habité par la force d’une vision saura voir ce que la plupart ne verront pas et saura en tirer parti pour se rapprocher de son but.


Louis Brühl dirige la société ReSolutions.


Louis Bruhl
Le 3-04-2018
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