Décembre 2018


Quand la démocratie ne fait plus rêver les jeunes

La menace ne vient pas seulement des défis externes, mais d'une lassitude interne.

Il n’y a pas si longtemps, les experts estimaient que là où elle était conquise et installée, la démocratie ne risquait plus d’être défiée. Pour être renversée, comme elle l’a été dans plusieurs pays d’Europe dans les années 1930, il fallait la conjonction de deux facteurs : faiblesse des traditions démocratiques locales et ruine des classes moyennes par le chômage ou l’inflation. Or, cela a changé.

Les théoriciens de la démocratie consolidée avaient même chiffré, dans les années 1980, le niveau de revenu à partir duquel ce régime cessait d’être menacé. Adam Przeworski et Fernando Limongi avaient estimé quà partir de 6 000 dollars de PIB par habitant et par an, la démocratie était jugée « consolidée ». Seuls, des ventres vides, pensait-on, pouvaient juger préférable de sacrifier la liberté à la sécurité alimentaire.

Précisément, dans ces années 80, la démocratie apparaissait comme une aspiration quasi universelle. En Amérique latine, les colonels argentins, défaits aux Falklands, doivent abandonner le pouvoir en 1983 et des élections libres de 1990 chassent enfin Pinochet du pouvoir au Chili. Entre ces deux dates a lieu la transition du Brésil de la dictature militaire à la démocratie, par la victoire électorale de l’opposition aux élections de 1985. En Europe centrale et orientale, les régimes communistes tombent un à un au cours de l’année 1989. Oui, les années 1980 apparaissent historiquement comme une sorte d’apogée de la démocratie. Son âge d’or. Les années 90, d’ailleurs, allaient être marquées par une très réelle démocratisation de l’Afrique. Et en 1992, Francis Fukuyama croyait pouvoir annoncer « la fin de l’histoire » : la démocratie et le libéralisme avaient triomphé de tous leurs ennemis – aristocratie et théocratie, fascisme et communisme. C’était la formule définitive enfin trouvée. Elle avait l’éternité pour elle.

Parce que notre démocratie libérale est attaquée sur deux fronts. Par des démocrates illibéraux à la Orban, qui acceptent la tenue d’élections libres, mais estiment pouvoir se passer des principes libéraux comme la séparation des pouvoirs. Mais aussi, par des libéraux non démocrates qui estiment que les grandes décisions et les régulations doivent échapper aux Etats-nations, pour être transférée à des agences internationales, telles que l’OMC, ou à des juridictions internationales. Les premiers se méfient des cours constitutionnelles, qui peuvent mettre des limites à leur exercice du pouvoir. Les seconds tiennent en suspicion les peuples, pas suffisamment ouverts et éclairés à leurs yeux.

Or, cette double offensive coïncide avec un double défi. Le premier est lancé aux démocraties de l’extérieur. Ce sont, d’une part, les régimes autoritaires fondés sur une tradition, imposée au nom d’une authenticité culturelle, comme les théocraties islamistes ; de l’autre, ceux qui promettent de garantir la stabilité et l’élévation rapide du niveau de vie en échange du sacrifice des libertés. C’est la Chine.

Mais plus grave encore, les démocraties sont menacées de l’intérieur. Car l’attachement à la démocratie, cet élan de cœur qui poussait nos ancêtres à risquer leurs vies pour combattre le fascisme, ou encore à défier le totalitarisme soviétique par la dissuasion nucléaire, faiblit.

C’est ce que montrent des sondages mis à jour et analysés par Roberto Foa et Yascha Mounk, dans leur article paru dans le Journal of Democracy en juillet 2016. Les auteurs constatent non seulement un moindre attachement à la démocratie chez les jeunes, mais une érosion constante au fil des années de ce « sentiment démocratique ».

Une forte proportion des jeunes, tant aux Etats-Unis qu’en Europe estiment que voter ne sert à rien. Les politologues se rassurent à bon compte, en expliquant que ce désinvestissement partisan est compensé par des formes de participation politique différente, dans les mouvements sociaux et associatifs. Illusion, selon Foa et Mounk, qui montrent, chiffres à l’appui, que les jeunes sont moins susceptibles de participer à un mouvement de protestation que leurs parents. Les baby-boomers, nés à la politique dans les sixties contestataires, se mobilisent encore au XXI° siècle. Ils n’ont pas transmis à leurs enfants et petits-enfants cette passion de la politique. Au cours des 12 derniers mois, avez-vous participé à une manifestation politique, a-t-on demandé à un échantillon d’Américains. Réponse « oui », pour un baby-boomer sur 11, mais seulement 1 sur 15 chez les millenials.

Oui, aussi étonnant – les auteurs disent « contre-intuitif » que cela puisse paraître, les jeunes sont moins attachés que leurs parents à la démocratie. Une des explications fréquemment avancées : c’est parce qu’elle serait moins menacée qu’autrefois. Il y a bien peu de pays où les militaires sont tentés par le pouvoir politique, quant à la Guerre froide, elle est terminée… Il n’y a plus d’alternative crédible à la démocratie libérale et pluraliste, au libre marché des offres politiques… Les jeunes se disent moins attachés à la démocratie, dit-on, parce qu’ils en ignorent le prix.

Or, cette explication « ne cadre pas », écrivent Foa et Mounk, avec la montée du soutien explicite aux formes autoritaires de régime. Phénomène extrêmement troublant.

Aux Etats-Unis, 49 % des sondés approuveraient un gouvernement d’experts, prenant des décisions en fonction de ce qu’ils jugeraient utile pour le pays. Et 32 % accepteraient même « un leader fort, qui n’auraient pas trop à se soucier du Parlement, ni d’élection ». Conclusion : les esprits étaient prêts pour un Donald Trump, ou pire…


Brice Couturier
Le 30-03-2018
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