Août 2018


Dévoilement numérique

« On n’a qu’une fois l’occasion de faire une première bonne impression. » Voilà une plaisante maxime qui existait bien avant l’ère numérique, mais que cette dernière a rendu encore plus vraie. L’Internet, avec sa mémoire quasi infinie, en a accentué la portée. Beaucoup se plaignent d’ailleurs qu’il serait nécessaire de réglementer l’intrusion dont se rendent coupables les grands du secteur. Et si cela n’était qu’une nouvelle manifestation d’une chose vieille comme le monde ?

Je ne me départis pas d’une sorte d’étonnement face aux discours d’intrusion. Tel réseau social serait capable de savoir où je navigue et de s’en servir pour, aujourd’hui, me proposer des publicités ciblées et, qui sait demain, peut-être m’asservir et me priver de mon libre arbitre.

Songeons d’abord à combien de régimes, dans le passé, mais aujourd’hui encore, où dire certaines choses à propos de soi pouvait vous emmener en prison ou à l’échafaud ; une origine, une religion, une orientation sexuelle sans oublier une opinion politique… De tout temps, il y a ainsi eu des circonstances qui ont fait que nous avons dû nous montrer circonspects dans nos dévoilements.

La nouveauté, c’est le sentiment que les entreprises du Net peuvent nous extorquer des données et nous prendre des choses que nous n’avons pas souhaité leur confier. Ou bien exploiter des données que nous leur avons confiées, mais qu’ils exploitent d’une façon que nous n’avons pas désirée ou simplement pas imaginée.

Donnons quelques éléments factuels :

· Un site Internet est placé dans un « bac à sable » sur votre appareil ; c’est-à-dire qu’il ne peut pas inspecter le contenu de votre ordinateur ou les autres sites, à moins d’être relié à eux par des programmes communs qui se transmettent les informations. La transmission se fait d’ailleurs côté « cloud », pas du côté de votre ordinateur ou téléphone. Il n’y a pas intrusion, mais collusion.

· Rappelons un classique : « si c’est gratuit, c’est vous le produit ». Vous ou vos données.

Ceci me rappelle une des légendes tenant le roi Midas qui, par un caprice des dieux, s’était vu attribuer des oreilles d’ânes. Une difformité qu’il cachait soigneusement, sauf à son barbier. Lequel, trouvant le secret trop lourd, a fini par le crier dans un trou de sable pour se soulager, puis a rebouché le trou ensuite. Des roseaux ont poussé là, qui se sont mis à crier à tous les vents : « le roi Midas a des oreilles d’âne ».

Bref, ce que vous dites à l’Internet – quel que soit son nom, Facebook, Google… – Internet le sait ; et ce que Internet sait, Internet cherche à le monétiser. Google et les autres nous rendent des services comme le ferait un ami, gratuitement ; mais ce sont des amis indélicats. Ils sont comme le sable où poussent des roseaux crieurs.

Dans tous les cas, ce qu’on sait de nous vient de nous, sauf exception et autres amis indélicats postant des photos compromettantes. Nous avons la maîtrise de vos données, jusqu’au moment où nous les confions à l’Internet. Dès lors, elles ne nous appartiennent plus vraiment.

Cependant, me direz-vous, nous ne pouvons pas vivre dans une chambre de Faraday, dans un splendide isolement. Nous ne pouvons plus, aujourd’hui, ne pas utiliser les outils de l’Internet. Dès lors, il nous faut choisir ce que nous disons de nous. Peu me chaut, personnellement, qu’Internet sache quel consommateur je suis ; au contraire, ça m’intéresse plutôt qu’il sache quel professionnel je suis. Quant à ma vie privée, je n’en dis mot. Pas sur les réseaux sociaux et peu dans les courriels.

C’est une compétence que nous avons tous : je sais en réalité combien chacun de nous sait protéger son intimité. Je le vérifie continuellement dans mon cabinet où je constate que, même quand on veut, il est difficile de se dévoiler ; que les mécanismes de protection sont puissants et parfois au delà de notre volonté immédiate.

Il semble pourtant que nous nous trouvions parfois débordés parce que nous pensions pouvoir confier sereinement à l’Internet. Je forme l’hypothèse que, pour beaucoup, l’Internet est une espèce de boîte noire et qu’ils ne voient pas là ou les gens qui sont derrière. Mais l’Internet n’est pas une boîte ; c’est une foule : ne criez pas votre intimité à la foule.


Laurent Quivogne – http://www.lqc.fr/


Laurent Quivogne
Le 14-05-2018
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