Août 2018


Ou est passée la social-démocratie européenne ?

En 17 ans, son électorat a fondu comme neige au soleil, selon le politologue Jan Rovny.

Où est passée la social-démocratie, qui faisait partie du code génétique de la plupart de nos nations européennes ?

Le site EU.Observer a établi un graphique où apparaît l’évolution des résultats électoraux de 17 partis socialistes ou sociaux-démocrates européens aux élections législatives, entre 2000 et 2017. La dégringolade est à peu près générale. Les pires cas sont ceux du PASOK grec, passé de 43 à 6 % des suffrages, du PS français, de 24 à 7 %, du Parti social-démocrate Tchèque, de 30 à 7 % et des sociaux-démocrates néerlandais, de 15 à 5 %. En 17 ans, le SPD allemand, le plus ancien et le plus solide parti socialiste du monde, a vu son électorat divisé par deux.

Il n’y a guère qu’en Norvège et en Bulgarie que la gauche a progressé. Plus de la moitié des gouvernements européens étaient dominés par des socialistes en 2000. La gauche ne demeure associée au pouvoir aujourd’hui que dans cinq d’entre eux. Et voilà que l’humiliante défaite du Parti Démocrate italien – au pouvoir depuis 2013, avec moins de 19 % des voix dimanche, vient confirmer une tendance qui s’avère historique. A quoi l’attribuer ?

Une étude intitulée What happened to Europe’s left ? Qu’est-il arrivé à la gauche européenne, mise en ligne sur le site de la London School of Economics ce mois-ci fait beaucoup parler. Elle a pour auteur Jan Rovny, un politologue d’origine tchèque, formé au Canada et aux Etats-Unis, qui enseigne également à Science Po. Je vais tenter de résumer cette étude informée et stimulante. Mais je mets le lien en ligne pour les auditeurs qui souhaiteraient la lire en entier.

Jan Rovny observe en premier lieu que cette baisse tendancielle s’est s’accélérée. Les résultats des élections de 2017 ont enregistré là où elles ont eu lieu un véritable effondrement. Il s’agit donc bien d’un processus et il est général.

La première cause qui vient à l’esprit, c’est la crise de 2008. Mais comment expliquer que cette crise, due aux dérèglements de la finance, et présentée parfois – on s’en souvient — comme « la crise finale du capitalisme » — aie bénéficié plus souvent aux populistes de droite que de gauche ? L’électorat de la gauche n’a pas tant basculé vers d’autres partis qu’il ne s’est « volatilisé ». Certes, il y a eu des transferts d’allégeance vers l’extrême droite ou la gauche radicale, mais les partis socialistes et sociaux-démocrates ont surtout vu leurs électorats naturels fondre comme neige au soleil.

Les vraies causes, selon Jan Rovny, sont à chercher, en effet, du côté des changements technologiques. La classe ouvrière, qui constituait le socle électoral des partis de gauche, a énormément diminué en nombre. La contre-culture ouvrière, à travers laquelle les travailleurs prenaient conscience de leur identité et de leur force transformatrice, a disparu. L’ancienne classe ouvrière a été remplacée par un précariat de travailleurs peu qualifiés, affectés aux emplois de services – restauration, nettoyage, surveillance, transports. Cette classe nouvelle, issue en grande partie de l’immigration, a peu de moyens d’organisation et pas d’appartenance politique fixe.

Ensuite, c’est le succès de la gauche qui a paradoxalement entraîné sa propre disparition. Les gens se sont émancipés – y compris des cadres structurels de la gauche… L’accès généralisé aux études supérieures, couplé avec les possibilités d’information offertes par les nouvelles technologies, a provoqué une individualisation de la société. Les partis de gauche ont tenté de coller à l’aspiration à de nouveaux droits individuels, épousant le désir d’autonomie et de mobilité des jeunes générations diplômées. Ce faisant, ils sont devenus des partis de classes moyennes en ascension. Convertis au social-libéralisme et appuyés sur le noyau dur électoral de la fonction publique, ils ont abandonné les classes populaires aux populistes, qui leur promettent « protection économique et traditionalisme culturel ».

Les partis de gauche ont accompagné un autre processus dont ils sont devenus les victimes, la mondialisation. Le « transnationalisme », expression préférée par Jan Rovny, a remplacé les travailleurs et les produits locaux par – je cite « des alternatives moins coûteuses ». Cela a, certes, bénéficié aux consommateurs, mais au détriment des producteurs, victimes de la concurrence étrangère dans les secteurs exposés.

Le transnationalisme est en outre un phénomène culturel. D’un côté, il permet aux classes favorisées de voyager à une échelle sans précédent, tant pour leurs affaires que pour le tourisme. Les familles transculturelles vivent dans un monde riche de potentialités multiples dont ils peuvent faire bénéficier leurs enfants. Mais ceux dont les ressources sont limitées vivent « dans un monde défini par des frontières nationales, des mœurs spécifiques, une seule langue » chez eux, l’arrivée massive de migrants, culturellement différents, aggrave le sentiment d’aliénation.

Du coup, les sociétés se divisent dorénavant en « cosmopolites », favorables à l’ouverture des frontières et à la liberté des échanges et « traditionalistes », favorables au protectionnisme et au respect des souverainetés. La vieille alliance entre les cadres et intellectuels, d’une part et la classe ouvrière, de l’autre, alliance sur laquelle reposaient les partis de gauche, est fracturée. L’ancien clivage, qui opposait la gauche et la droite, est supplanté par d’autres, fondées sur des critères ethniques et culturels, ou encore entre habitants des métropoles et des périphéries. Les partis de gauche sont mal équipés pour y faire face.


Brice Couturier
Le 11-05-2018
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