Août 2018


Comment perdre une guerre commerciale ?

La décision du président américain de taxer à 25 % les importations d’acier et à 10 % celles d’aluminium ont stupéfait les partenaires commerciaux des Etats-Unis. Les experts du monde entier se demandent si Donald Trump ne vient pas de déclencher ainsi une guerre commerciale que tout le monde redoute. Cette crainte est-elle fondée ?

Il ne s’agit nullement d’un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il faut replacer la décision du président américain dans son contexte. Or, celui-ci est marqué par un phénomène pas toujours bien perçu parce qu’il se déploie dans le temps : un processus de démondialiastion. Les décisions protectionnistes prises par Trump ne constituent pas « le début d’une histoire » ni sa fin. Elles se situent dans le prolongement d’un développement en cours. « Les semences de la colère contre la mondialisation ont été semées, juste après la période d’intensification des échanges commerciaux et des migrations qui a culminé dans la crise de 2008. » C’est ce qu’écrit un important économiste indien Ruchir Sharma, qui vient de publier The Rise and Falls of Nations : Forces of Change in the Post-Crisis World. Pour lui, Trump « est en train de capitaliser sur le backclash populaire contre la globalisation ». L’humeur a changé depuis la crise de 2008, écrit-il. « L’âge de la démondialisation est à présent un phénomène planétaire, plus grand que Trump. Et il serait survenu que celui-ci ait été élu ou non. »

Beaucoup d’observateurs mettent en garde Trump. Personne n’a oublié le précédent de la Loi Hawley-Smoot, promulguée par le président américain Hoover en juin 1930. En augmentant brutalement les droits de douane sur près de 20 000 produits importés aux Etats-Unis, elle est considérée par la plupart des historiens comme l’une des causes de la Grande Dépression des années 1930. Elle a enclenché une guerre commerciale entre les Etats industrialisés de l’époque. Et l’isolement économique, en renforçant l’agressivité nationale de certains d’entre eux, est considéré comme l’une des origines indirectes de la Deuxième Guerre mondiale. Mais notre époque ressemble davantage aux années 1920 qu’aux années 1930. Il n’y a pas de Grande Dépression, ou pas encore.

C’est aussi l’avis de l’hebdomadaire The Economist, qui rappelle utilement que la Loi Hawley-Smoot, si elle a été promulguée par Hoover, alors que la crise venait d’éclater, avait été votée par le Congrès en 1929, alors qu’apparemment, tout allait bien pour l’économie mondiale : la croissance était vigoureuse et le chômage bas. L’exigence de protection commerciale contre les concurrents européens provenait des farmers. Mais d’autres secteurs économiques américains exigèrent le même genre de protection vis-à-vis de la concurrence, à commencer par l’industrie pharmaceutique. De proche en proche, toutes les industries américaines finirent par obtenir les fameux tarifs douaniers hyperprotecteurs. Et puisque nous sommes plutôt dans les années 20 que dans les années 30, poursuit Ruchir Sharma, on peut s’attendre à ce que les barrières douanières, aujourd’hui très faibles, se dressent brutalement si la tendance haussière s’inversait dans l’avenir et que l’économie mondiale retombait dans la Récession — comme dans les années trente.

Les mesures protectionnistes décidées par Trump ne devraient donc pas être considérées comme une surprise. Mais quelle est la logique qui les inspire ?

Tout s’est joué à l’intérieur de l’administration Trump, à Washington. Les partisans du libre-échange, menés par Gary Cohn, chef des conseillers économiques du Président, affrontaient son conseiller commercial, Peter Navarro et le Secrétaire au commerce, Wilbur Ross, favorables l’un et l’autre à l’adoption de mesures protectionnistes visant la Chine. Lorsque Gary Cohn a démissionné, mardi dernier, tout le monde a compris que Navarro et Ross l’avaient emporté. Que Trump avait décidé de passer à l’offensive commerciale.

Or, comme l’écrit The Economist, avec un humour très british, « A la différence d’autres sujets sur lesquels M. Trump se trompe, mais dans lesquels il ne s’investit que médiocrement, le commerce international constitue un domaine de son ignorance politique dont il se préoccupe énormément. » Il apparaît authentiquement persuadé que mettre en pièces les règles sur lesquelles est fondé le commerce international redonnera sa grandeur à l’Amérique. Et que la guerre commerciale qui pourrait bien s’ensuivre est facilement gagnable.

Tel n’est pas l’avis de nombreux économistes. Ainsi, le dernier papier de Stephen S. Roach, chef économiste à la banque Morgan-Stanley, est intitulé « Comment perdre une guerre commerciale ». Pour lui, Trump se trompe d’époque. Les panneaux solaires, contre lesquels il a entamé sa guerre commerciale contre la Chine, ne sont plus fabriqués dans ce pays. Leur production a été délocalisée en Malaisie, au Vietnam et en Corée du Sud. Quant aux machines à laver coréennes, autres cibles de la première rafale protectionniste de Trump, Samsung comptait les produire en Caroline du Sud, dans une usine toute neuve…

En se focalisant sur le déficit commercial enregistré par son pays avec la Chine, Trump perd de vue les causes fondamentales d’une faiblesse structurelle des Etats-Unis avec 101 autres pays. A savoir, la faiblesse de l’épargne intérieure. Il croit s’attaquer aux effets sans traiter les causes.

Mais en ciblant l’acier et l’aluminium, il commet une énorme bévue, car il va braquer les alliés – Canada et Union européenne, en tête. Qui seront les principales victimes de la hausse des droits de douane sur l’aluminium et le l’acier.

Brice Couturier
Le 25-05-2018
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