Décembre 2018


L’entraide, l’autre loi de la jungle

La compétition poussée à l’extrême a conduit la société dans une impasse. Inverser la tendance et promouvoir une culture de l’entraide est possible et urgent, estime l’agronome-biologiste Pablo Servigne.

Dirigeant : Dans le langage courant, la loi de la jungle correspond au sacre du plus fort. On oublierait l’autre loi : celle de l’entraide. Comment avez-vous forgé cette conviction ?

Pablo Servigne : Depuis que je m’intéresse au monde vivant, adolescent, j’avais cette intuition que la coopération prenait une grande place dans le monde vivant. Plus tard, en découvrant l’économie et la philosophie j’ai constaté que l’idéologie ambiante n’était pas du tout favorable à la coopération, à l’entraide. J’ai été choqué. Ensuite, étant avec Gauthier Chapelle de formation scientifique, nous avons mis des années à accumuler des preuves, des observations, des expériences en biologie, économie, histoire, neurosciences. Cela m’est apparu progressivement comme une évidence : et si la coopération était aussi importante que la compétition ? Et si elle était même plus importante ? En vérité, l’entraide est le premier principe du vivant. Il fallait lui donner un nouveau statut. D’où « l’autre loi de la jungle »…


D : Votre vision est basée sur l’analyse de l’évolution des espèces en remontant à la "nuit des temps"...

PS : Depuis que la vie est apparue, voici 3,8 milliards d’années, il existe de la coopération, de l’entraide, des mutualismes. C’est même grâce à l’entraide que la vie peut innover et créer de la diversité. L’autre grand principe évolutif, c’est que ceux qui survivent ne sont pas forcément les plus forts, mais ceux qui s’entraident le plus.


D : Darwin aurait donc tort, lui qui statuait que seules les espèces aptes subsistent?

PS : Cette interprétation de Darwin n’est pas mauvaise, mais partielle. La sélection naturelle s’opère en deux étapes, la création de diversité et la sélection des plus aptes. L’entraide est présente à ces deux étapes : en créant de la diversité et en sélectionnant ceux qui s’entraident le plus. L’entraide est donc partout, c’est un des grands principes du vivant.


D : Cette solidarité bénéfique aurait-elle chez les humains laissé place à la compétition la plus violente?

PS : Dans l’histoire du vivant, la parenthèse actuelle de l’ultralibéralisme, de la culture de la compétition, est toute petite. C’est parce que nous sommes devenus très, très riches, et que nous vivons dans une société d’abondance, due en grande part aux énergies fossiles, que l’on peut se permettre aujourd’hui d’être individualistes et égoïstes. La culture de l’égoïsme n’a pu émerger que grâce à l’abondance. Mais cette idéologie ne veut pas voir que l’être humain est encore structuré en sociétés ultra-coopératives : la Sécurité Sociale, l’école, la culture sont les manifestations d’une entraide qui atteint des niveaux exceptionnels dans le monde vivant. L’humain est une espèce ultra-sociale, peut-être la plus coopérative du monde vivant. C’est même cela qui a fait notre puissance. Et paradoxalement, c’est notre vulnérabilité, le fait que nous soyons des petits singes immatures bien incapables de se débrouiller seuls à la naissance, qui a été à l’origine de notre ultra-socialité, donc de notre puissance. Et pour continuer sur le paradoxe, c’est notre puissance qui maintenant nous rend très vulnérables.


D : Ce serait donc maintenant ou jamais le moment de retrouver la culture de l’entraide pour sauver l’espèce humaine ?

PS : J’essaye d’être lucide, et c’est vrai que cela me rend catastrophiste. Mais je ne suis ni pessimiste ni optimiste. On ne peut le nier, il y a des tempêtes qui arrivent — dégradation de la planète, épuisement des ressources, tensions sociales… — et nous devons apprendre à les voir. L’être humain sait très bien gérer la pénurie, le risque serait plutôt d’arriver dans ces tempêtes avec une culture de l’égoïsme. Nous proposons avec Gauthier Chapelle dans « L’entraide » une boîte à outils conceptuels pour justement favoriser de manière anticipée cette culture de l’entraide. Nous ne voulons pas du tout de nier la compétition, qui fait évidemment partie du vivant. Mais nous voulons réhabiliter l’entraide, retrouver pour notre espèce l’usage de notre deuxième jambe coopérative — la première, celle de la compétition étant hypertrophiée — afin de nous remettre à marcher de manière plus équilibrée.


D : Comment peut-on développer ce modèle de l’entraide dans les entreprises ?

PS : Les défis à relever pour les entreprises sont doubles : renoncer au mode hiérarchique pyramidal – ce système d’organisation, qui n’existe d’ailleurs pas dans la nature — est certes efficace, mais très peu résilient, il ne survit pas aux changements d’environnement. Un changement positif est en cours. Beaucoup d’entreprises se mettent à fonctionner sur un mode horizontal, latéralisé — selon le mot de Jeremy Rifkin — décentralisé, en réseau, réticulé. Ce mouvement est positif et puissant, mais l’écueil serait de voir émerger ce genre d’entreprises sans changer leur raison d’être, c’est-à-dire le pourquoi de leur existence. S’il s’agit de continuer à rémunérer quelques actionnaires et donc faire perdurer un système inégalitaire qui nous mène droit dans le mur, alors cela ne vaut pas le coup. Nous devons absolument réduire les inégalités, car elles sont extrêmement corrosives pour la cohésion de nos sociétés, et les entreprises doivent absolument se reconnecter au « système terre ». La culture de la compétition sépare et donne l’illusion de l’indépendance. Mais à quoi ça sert de se retrouver seul, sur la première marche du podium ? Nous devons retrouver cette culture de l’interdépendance qui donne à l’humanité la joie et du sens à la vie.


Propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand
Le 16-05-2018
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