Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Meilleurs vieux, mon senior !
J’ai dépassé la cinquantaine. Suis-je encore bon à quelque chose ? Si j’étais salarié, mes collègues plus jeunes commenceraient à se demander si je vais me décider à leur laisser la place. Et mon patron évaluerait ce que je lui coûte pour un boulot qu’un plus jeune, justement, un de ceux qui s’impatientent, ferait tout aussi bien que moi, peut-être même avec plus de dynamisme, et en tout cas pour moins cher. Je n’aurais plus droit à aucune formation, ce serait de l’argent gâché. Et je déclinerais ainsi, toujours plus encombrant aux yeux des autres, plus inutile à mes propres yeux, pressé d’atteindre une retraite qui ne cesse de s’éloigner.

Mais voilà, jusqu’à présent, dans ma boîte, le patron, c’est moi. Et comme je ne me débrouille pas trop mal pour la faire tourner, je ne suis pas sûr que mes salariés aient envie de me pousser dehors. Ni même de me voir prendre ma retraite dans 10 ou 12 ans, si je continue à être à peu près performant.

Quand au gouvernement, lui, il me verrait bien continuer jusqu’à 75 ans. Ça lui simplifierait son problème de déficit (qui est surtout le nôtre).

Dans l’entreprise, la vieillesse est donc une notion toute relative. Cela dépend de l’endroit où on se trouve. Je ne suis qu’un vieux relatif. Quand devient-on un vieux absolu ?

Pardon, vieux ne se dit plus. Prochainement, vers 55 ans, je vais passer dans la classe des seniors. Est-ce mieux d’être un senior qu’un vieux ? Apparemment, ça fait plus chic. On a été chercher ce mot dans le sport, je pense. Là, dès qu’on n’est plus junior, c’est-à-dire entre 18 et 20 ans, selon les disciplines, on devient senior. Décidément, la vieillesse est relative ! Vieux à 20 ans ! Jannie Longo, qui a mon âge, elle n’est même plus vétérane, elle est hors d’âge. Mais elle n’est pas hors compétition, et elle continue de gagner sur son vélo. Ça donne à penser. Et Navratilova qui a encore remporté le titre en double à Wimbledon, à 46 ans !

Alors, justement, comme on n’ose plus dire que les gens sont vieux, on les appelle seniors. Celui qui a trouvé ça n’était pas très doué en étymologie, et encore moins en latin. Vieux souvenir de mes humanités classiques (il faut bien que ça serve à quelque chose) : senior est le comparatif de senex, « vieux », donc ça veut dire « plus vieux que ». Je ne vois pas où est l’avantage d’être traité de « plus vieux que les autres » en latin plutôt que de simple « vieux » en français. On croit faire un compliment et, en réalité, on n’est pas loin de l’injure : « mesdames et messieurs, à 55 ans, vous faites partie des plus vieux ! » Le brave mot « vieux » n’était pourtant pas si mal et même plutôt agréable, si on en croit également son étymon, latin, lui aussi : vetus signifie, au départ, « de l’année précédente », en pensant au vin. Douce vieillesse, qui ne se réfère qu’à la vendange passée !

Mais senior ! A-t-on oublié qu’il est de la même famille que sénile et sénescent ? Pas très engageant, comme programme, le senior descendant inexorablement sur la pente de la sénilité. Pour être honnête, cette famille a quand même une branche plus glorieuse : sire, seigneur, sieur et monsieur. Et aussi sénateur. Un jeune sénateur, ou un jeune seigneur, c’est une antinomie. Et un vieux monsieur, un pléonasme. Ainsi, dans notre vocabulaire, les honneurs et les responsabilités sont réservés aux plus âgés : vieux, senex, est quasi synonyme de chef. Le paradoxe de l’utilisation « pudique » du mot senior, aujourd’hui, c’est qu’il s’applique à une catégorie de gens qui sont au contraire plutôt mis sur la touche. Les seniors dans l’entreprise sont rarement des seigneurs. Et beaucoup sont à la recherche d’une charge seigneuriale ou d’un emploi, plus modestement, pour tenir jusqu’à la retraite, au retrait définitif de la vie active.

Après, ils deviendront des « aînés » puisque c’est le nouveau terme cache-misère pour désigner les personnes âgées, celle qui font partie de ce qu’on appelait également le troisième ou quatrième âge, on ne sait plus très bien à quoi ça correspond. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le choix de ce terme, d’origine latine, comme ses confrères : antius natus, « né plus avant », « né auparavant ». Aucune idée de vieillesse, ici. Un bébé d’un an ou deux peut-être l’aîné de son petit frère ou de sa petite sœur. Certes les centenaires sont, de fait, nés avant un très grand nombre de leurs concitoyens, mais nous sommes tous et à tout âge les aînés de quelqu’un. Est-ce que ce qualificatif leur donne un droit d’aînesse ? Au contraire, il se rapporte, plus particulièrement, là aussi, à des personnes qui perdent peu à peu leur autonomie et glissent vers la dépendance, n’ayant plus guère le droit que d’aller du lit à la fenêtre dans leur maison de vieux.

Il faut se méfier des mots. Ils finissent toujours par révéler ce qu’on voulait cacher. Ici que les seniors ne sont pas des seigneurs, et qu’ils pèsent lourd sur les caisses chômage et retraite, là que les aînés sont des presque morts, et qu’ils pèsent lourd sur les caisses maladie. Il ne sert à rien de recouvrir de vocables « politiquement corrects » une réalité que l’on n’ose pas affronter. Les faits sont têtus, quelque nom qu’on leur donne. Nous sommes dans une société vieillissante et nous ne savons pas comment aborder ce problème inédit dans l’histoire de l’humanité. Il faudra bien pourtant s’y colleter, sans périphrases.

Claude-Jean Desvignes
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