Juin 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Franklin D. Roosevelt, architecte de la période dont nous sortons

Michael Ignatieff salue la mémoire du grand bâtisseur de ponts, inventeur d'une modernité en cours de liquidation...

Beaucoup de bons esprits nous le chantent sur tous les tons : nous vivons un changement d’époque. Quels en sont les signes ?

L’héritage culturel, transmis et enrichi par nombreuses générations, a récemment cessé de faire sens, disent les uns.

Des institutions et les règles, péniblement élaborées au cours du dernier quart de siècle, pour donner un cadre à la mondialisation, organiser la concurrence pacifique entre les Etats, stabiliser l’ordre international et éviter les affrontements armés — semblent tombées en déshérence. Quand elles ne font pas l’objet d’attaques frontales, disent les autres.

La démocratie, dit-on encore, qui semblait un destin aussi universellement désirable qu’inéluctable, recule comme jamais. Ce qui monte, ce sont des régimes autoritaires de type nouveau, nommés, faute de mieux démocratures. Ils offrent une illusion de stabilité, faute de régler les problèmes de fond.

L’État-nation moderne, cadre d’exercice naturel de la démocratie est, d’ailleurs, défié par la résurrection d’anciens empires – Chine, Russie, Turquie, Iran, etc. Situation dangereuse : les États ont des limites géographiques. Pas les empires.

Autre phénomène perturbant : On avait relégué les religions au rayon des illusions consolatrices destinées à s’effacer devant les progrès de la science et de la rationalité. Or, elles connaissent de spectaculaires renaissances et évincent les anciennes « grandes idéologies ». On fête l’anniversaire de Mai 68. Qui aurait imaginé, il y a cinquante ans, connaître de nouvelles guerres de religion, comme celle qui ravage le Moyen-Orient, opposant sunnites et chiites au sein même de l’islam ?

Mais les formes politiques d’une supposée postmodernité postnationale ne se portent pas mieux. Notre Union européenne, qui se croyait une source d’inspiration pour le monde entier, subit le désenchantement croissant de ses peuples fondateurs eux-mêmes.

On quitte une époque, certes. Mais quel en fut le moment fondateur ?

Les contemporains des grandes mutations historiques sont rarement les plus aptes à en discerner les lignes de force. Ce n’est qu’au début de crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol, disait Hegel. On ne comprend le sens d’une époque que lorsqu’elle est sur le point de se terminer. Mais l’un des signes sûrs qu’on a bien affaire à une rupture historique, c’est la multiplication soudaine des méditations sur les moments fondateurs de l’époque qu’on est en train de quitter. Quel point de départ fixer à l’épisode historique qui est en train de se clore ? Août 1914 ? Mai 1945 ? Mai 1968 ? Novembre 1989 ? Les avis divergent. Se prononcer pour tel commencement plutôt que pour tel autre, c’est déjà une manière de qualifier la séquence. Délimiter, c’est définir.

Pour Michael Ignatieff, pas de doute : la séquence historique qui se clôt a une origine : 1945. Et il donne même l’identité de son principal architecte : Franklin Delano Roosevelt, mort le 12 avril de cette année-là. Le monde dans lequel nous avons vécu depuis était son héritage. C’est son modèle d’État-providence, imaginé dans les années 1930, qui a servi de patron à ceux que les Européens ont édifiés sur les ruines laissées par la Deuxième Guerre Mondiale. Les institutions qui ont régi le système international de l’après-guerre – FMI, Banque Mondiale, Nations-Unies, Alliance atlantique, constituent ses plus grands succès. « Aux États-Unis même, poursuit Ignatieff, vous pouvez encore emprunter les ponts que Roosevelt a fait lancer sur les fleuves et utiliser les bureaux de poste construits sous son mandat. Où sont les routes d’Obama, ses écoles, ses parcs publics ? », écrit-il.

Le prétexte de cette réflexion sur l’héritage de la plus longue présidence qu’aient connue les États-Unis, publiée ce mois-ci dans la revue britannique Prospect, lui est fourni par une nouvelle biographie de Roosevelt, récemment publiée par Robert Dallek, Franklin D. Roosevelt. A political life. Dont Ignatieff pose d’emblée qu’elle n’ajoute pas grand-chose à ce qu’on savait

Pourquoi Roosevelt, mort en ouverture de cette période, demeure-t-il essentiel pour nous ?

Pour Ignatieff, l’important, c’est la manière dont le trente-deuxième président des États-Unis d’Amérique a ouvert une période historique nouvelle. Barreur accompli, écrit Ignatieff, Roosevelt était doué d’un instinct sûr pour sentir d’où venait le vent et, gardant son cap lorsqu’il l’avait déterminé, il ne regardait jamais en arrière. Né dans une des plus riches et anciennes familles de New York, rien ne destinait cette espèce d’aristocrate à devenir une des grandes figures de la gauche occidentale.

Victime du syndrome de Guillain-Barré, qu’on prenait à l’époque pour la poliomyélite, il était déjà à demi paralysé des jambes, lorsqu’il fut élu gouverneur de New York, en 1928. Le simple déplacement de son fauteuil au micro lui coûtait des efforts extraordinaires. Mais la politique était devenue le seul moyen de restaurer sa passion de vivre, secouée par sa maladie.

« Regardant toujours vers l’avant, écrit Michael Ignatieff, Roosevelt réalisa plus tôt que les Républicains ou que les dirigeants de son propre parti, que la Grande Dépression avait créé un abîme entre le monde dans lequel il avait été élevé et celui dans lequel son destin était de gouverner. Et qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible. » Il a été le prophète de la nouvelle ère, parce qu’il avait compris qu’un monde ancien était mort avec la crise des années 30. Et que sa restauration n’était ni souhaitable ni possible. C’est la situation dans laquelle nous nous trouvons, à nouveau aujourd’hui…


Brice Couturier
Le 1-06-2018
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