Septembre 2018


La démondialisation, une aberration occidentale ?

© Can Stock Photo / koya979
La vague populiste peut-elle stopper ou freiner la mondialisation ?
Le « développement autocentré » a été un échec. C’est la mondialisation qui a provoqué l’enrichissement spectaculaire de l’Asie.
Dans La tentation du repli, qui vient de paraître, Philippe Moreau Defarges montre que l’histoire a déjà connu des « poussées de mondialisation ». En particulier, celle qui s’est produite à l’époque de la suprématie de l’Empire britannique, entre la fin du XVIII° siècle et la moitié du XX° siècle. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, nous serions donc emportés par une « troisième déferlante ». Cette nouvelle « déferlante » de mondialisation aura été conduite, cette fois, sous pavillon américain. Celle qui s’achève sous nos yeux.
L’histoire a démontré que l’Union soviétique, qui se croyait à la tête d’une mondialisation alternative, n’avait été qu’une énième version de ces empires prétendument autosuffisants, qui sont régulièrement battus par les Républiques impériales commerçantes.
La Chine en sait quelque chose. Elle aussi est passée, sous la direction de Mao Tsé Toung, par un épisode de fermeture au monde, inspiré par la stratégie désastreuse du « développement autocentré ». C’était l’une des modes absurdes de cette époque, prônées par le tiers-mondisme. Comme partout où cet enfermement autarcique a été expérimenté, cela a provoqué un fantastique retard économique, social et culturel. Le développement passe par l’insertion dans les grands réseaux culturels, commerciaux et financiers. On le sait maintenant.
Depuis le tournant radical impulsé par la « quatre modernisations » De Deng Xiao Ping, durant les années 1970, ce pays a rattrapé son retard à marche forcée et son ouverture commerciale sur le monde a été imitée par la plupart des pays du Sud. La Chine apparaît comme le principal bénéficiaire de la « troisième déferlante ». Et, depuis l’élection de Trump, Xi Jinping, chef du plus puissant parti communiste du monde, pousse le paradoxe jusqu’à venir prêcher les vertus du libre-échange au Forum de Davos…
La mondialisation a bousculé les États-nations. Cette mondialisation, la nôtre, est de loin la plus poussée qu’on ait connue dans l’histoire. Elle a transformé radicalement les États, relève justement Moreau Defarges : ils ne sont plus aussi « souverains » que par le passé. Liés à un territoire donné, ils ne sont pas en phase avec la déterritorialisation que provoquent la multiplication des voyages, la révolution numérique et l’intensification des flux de toute nature (informations, argent, migrations). L’État est sédentaire, dans un monde où les individus, eux, sont de plus en plus nomades et où la mondialisation pousse à la mobilité. En outre, cette multiplication des échanges et des interactions nécessitant des régulations et des procédures garantissant leur respect, les États se sont liés par d’innombrables traités, règlements internationaux, surveillés par des institutions multilatérales.
La mondialisation ébranle aussi les sociétés. Elle crée des gagnants et des perdants. Et lorsque les perdants deviennent majoritaires, cela donne le Brexit et Trump…
Oui, Moreau Defarges écrit : « la mondialisation des dernières décennies du XX° siècle déchire les tissus nationaux entre ceux (professions, régions…) qui s’ancrent dans la mondialisation et ceux qui en sont exclus. L’horizontalité des liens économiques internationaux disloque la verticalité des solidarités étatiques. » Pour donner un exemple, où va la loyauté des cadres travaillant pour une multinationale ? À leur nation ? Ou à leur entreprise ?
Et Moreau Defarges estime que les revendications d’indépendance régionales, comme celles que connaissent la Catalogne, l’Écosse, ou la « Padanie » sont exacerbées par la mondialisation. Non seulement les vieux États-nations, à l’européenne, sont affaiblis, mais les sentiments de solidarité, qui fondaient les anciens États providences sont minés. L’homogénéité culturelle, qui créait, chez les peuples, le sentiment d’appartenir à une même famille élargie, régresse.
Quant à l’espace public, il a cessé d’être national : les réseaux sociaux tendent à l’élargir au monde. En outre, les États des pays développés sont en concurrence fiscale entre eux pour retenir les plus riches, qui sont aussi les plus mobiles et les moins intéressés par les avantages sociaux des États providences parce qu’ils n’en ont pas besoin. De ce fait, ce sont les classes moyennes qui sont le plus imposées.
La « deuxième déferlante » ou « première mondialisation », identifiée par Philippe Moreau Defarges, a fini par se briser sur la montée des protectionnismes, suite à la crise des années trente ? Pouvons-nous connaître le même genre de rétractation ?
La revue Foreign Affairs a posé, l’an dernier, la question suivante à un certain nombre d’experts en relations commerciales internationales : « La vague populiste dans les démocraties anciennement industrialisées va-t-elle ou non provoquer une halte de la mondialisation ? »
Les réponses divergent énormément. Certains en sont absolument persuadés, comme Rawi Abdelal, professeur de management international à Harvard. Mais d’autres, en total désaccord, comme le fameux universitaire singapourien Kishore Mahbubani. Anne O Krueger, ancienne chef économiste à la Banque mondiale et professeur d’économie internationale à la John Hopkins résume bien la position médiane. Je la cite : « Certes, la mondialisation s’essouffle. La vague populiste peut la ralentir, du moins à court terme. Mais à plus long terme, la mondialisation va se poursuivre. Il y a trop de bénéfices à en retirer pour un trop grand nombre de gens. Et on constatera que les pays ayant opté pour l’ouverture prospèrent, et non pas ceux ayant choisi le populisme. »
Kishore Mahbubani est plus tranchant : « _La démondialisation est une aberration occidentale_, dit-il. Cela représente une petite minorité. Après tout, 12 % seulement de la population mondiale vit en Occident. Et les 88 % restants sont très satisfaits de la mondialisation. Alors les Occidentaux vont devoir s’y faire. »
Brice Couturier
Le 15-06-2018
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