Novembre 2018


Non à la slow finance, oui à la slow money !

Après le « slow management » et la « slow food », voici la « slow finance ». Mais que cache vraiment cette pirouette sémantique ? Rien de bien révolutionnaire…

30% des salariés de la banque de détail sont voués à disparaître d’ici une dizaine d’années, dit-on de source experte. La Bourse quant à elle a accompli sa révolution numérique depuis longtemps. Chez Goldman Sachs, si les traders étaient encore 600 en 2000, ils n’étaient plus que 2 en 2017. L’automatisation est passée par là.

Le 6 mai 2010 pourtant, un «flash krach » secouaitWall Street. En quelques minutes, le Dow Jones et le prix des actions américaines s’effondraient. Si l’événement déclencheur fut humain, les algorithmes des sociétés de trading à haute fréquence s’emballèrent et amplifièrent le problème.

Vitesse et opacité

Ce qui est visé ici, c’est bien le principe du trading haute fréquence, l'exécution à grande vitesse de transactions financières faites par des algorithmes informatiques. Algorithmes dont les noms des plus célèbres (Blast, Shark, Iceberg…) en disent long sur leur agressivité et leur opacité. La limite temporelle n’a cessé de se ramasser : de la microseconde, nous sommes passés à la nanoseconde et on s’efforce de se rapprocher toujours plus de la vitesse de la lumière. Cette course a la vitesse nécessite des infrastructures toujours plus performantes. Celui qui est capable d’aller plus vite que les autres a la capacité de manipuler les marchés, en devançant les ordres des concurrents et en évitant qu’ils ne bénéficient des meilleurs prix. « Supposons qu’un investisseur souhaite vendre un actif financier X au prix de 10$ à Chicago, et qu’un autre investisseur souhaite acheter ce même actif financier au prix de 10,01$ à New York. En tant que trader, vous avez alors devant vous une opportunité d’arbitrage (une anomalie) : vous allez pouvoir acheter l’actif X à 10$ Chicago pour le revendre à 10,01$ New York, en empochant alors 0,01$ sans risque. Le problème, c’est que vous n’allez pas être le seul à essayer de profiter de cette anomalie : pour gagner, il faudra que vous soyez le plus rapide. Le plus rapide à détecter l’anomalie bien évidemment, mais aussi le plus rapide à transmettre les différents ordres d’achat et/ou de vente. La transmission d’information d’un point A à un point B répond alors à des questions « physiques » et le système utilisé à une importance cruciale », explique Thomas Renault, enseignant-chercheur en économie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Ralentir l’agent et l’investir localement

Pour éviter ces manipulations de marché, la bourse IEX a introduit un ralentisseur qui impose aux clients de faire transiter les ordres reçus le long d’un câble en fibre optique d’une soixantaine de kilomètre. Le temps de latence de 360 microsecondes permet d’éviter au trading haute fréquence de devancer les autres participants grâce à leur avance technologique. Pour le moment, il est trop tôt pour évaluer l’intérêt de cette pratique censée remédier à la violation des règles de trading. Cette initiative répond à une stratégie de différentiation commerciale avant d’être mue par le début du quart d’un quelconque semblant de régulation. La slow finance est un microphénomène marketing, apportant peut-être quelques garanties pour les acteurs qui s’y adonnent, mais complètement déconnectée de toute tentative de réhumanisation de la finance.

Eloignons nous donc du casino de la Bourse pour mettre davantage en avant « l’argent lent », prôné par la Slow Money Alliance, mouvement international visant à «renforcer la sécurité et la souverainetéalimentaire ainsi que l'accès de tous à la nourriture ; améliorer la nutrition et la santé ; promouvoir la diversité culturelle, écologique et économique. Ceci en vue d’accélérer la transition d'une économie fondée sur l'extraction et la consommation vers une autre économie, qui favorise la préservation et la restauration ».

Une alternative ?

Au fondement est le sol ; l’entrepreneur est comme la graine et l’investisseur comme l’eau. Voilà la philosophie de ce mouvement né aux Etats-Unis en 2009 et mettant en avant le concept de « l’argent lent », par opposition aux capitaux qui circulent à très haute vitesse et « hors sol » sur les marchés financiers, consiste à financer de petites entreprises locales qui produisent une nourriture de qualité*. Tout le contraire de la logique du retour sur investissement à court terme.Slow Money met en relation de petits agriculteurs locaux, en quête d'argent pour acheter un champ ou un tracteur, avec des investisseurs, particuliers ou institutionnels, tous désireux de réaliser des placements responsables. «A quoi ressemblerait le monde si nous investissions 50% de nos économies à moins de 100 km de là où nous vivons ? »,s’interroge cette ONG. Voilà qui peut servir de fondement – de sol - pour construireune vision alternative du rôle de l’investisseur au 21ème siècle.


* La plateforme de crowdfunding Beetcoin, créée par Slow Money, permet aux épargnants individuels d’investir même de faibles sommes dans des petites entreprises du secteur de la nourriture. 80% de chaque campagne de financement sont prêtés (pour 3 ans et à 0%) à l’entrepreneur recueillant le plus de votes de la communauté des investisseurs. Les deux suivants reçoivent chacun 10% dans les mêmes conditions.


Antoine Lefranc
Le 25-06-2018
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