Novembre 2018


La classe ambitieuse vise l'auto-reproduction

Elle valorise une consommation non ostentatoire et investit énormément de temps et d’argent dans l’éducation de ses enfants.

Où sont passés les golden boys, qui se vantaient de faire de l’argent avec de l’argent, exhibaient montres, costumes et voitures hors de prix ? Ces nigauds collectionnaient des œuvres à la Jeff Koons, « tellement fun » alors, complètement démodés à présent. « Rois du pétrole » dans les années 80, ils avaient déjà cessé de tenir le haut du pavé lors de la décennie suivante. Ils ne subsistaient qu’à l’état de tribu. Mais le krach de 2008 les a fait passer pour de bon à la trappe. C’est qu’ils en sont largement responsables. Leur mauvais goût tapageur est à présent considéré comme insupportable. Leur nihilisme avide et leur exhibitionnisme, comme des insultes envers la société, qui s’appauvrit. Précocement vieillis par l’abus des stupéfiants, ils se cachent. Et ils ont bien raison.

Les hipsters leur ont succédé. Ces barbus vélocipèdes prétendaient au naturel et leur frugalité. Mais le hipster s’est vite révélé n’être qu’une version esthétisée et ironique du bourgeois-bohème – ce profiteur du système, qui se permet de donner des leçons. Et il s’est fait une fâcheuse réputation de traîne-savate savamment débraillé, de musicien raté, trop préoccupé de son apparence pour être aussi flegmatique qu’il le prétend. Et puis, ce n’était qu’une mode rétro : les vrais hipsters, c’étaient les jazzmen des années 1950. Oubliez le hispter. Démodé, lui aussi,

Quel groupe social donne le ton aujourd’hui ? Qui lance les modes ? Qui incarne l’esprit du temps ? Réponse : l’aspirational class, une expression forgée, par une sociologue américaine spécialisée dans le marketing et les styles de vie, Elizabeth Currid-Halkett, qui enseigne à la Southern California University. Monique Dagnaud, sociologue française, et spécialiste des cultures adolescentes, résume, sur le site Telos, de quoi il s’agit. La « classe ambitieuse », expression qu’elle propose pour aspirational class, est bien la nouvelle classe dominante. Au sens de celle qui donne le ton. Aux Etats-Unis, elle englobe les 10 % les plus qualifiés et les mieux payés.

Son style de consommation est à l’exact opposé de celui que décrivait, en 1899, le fameux sociologue américain Thorstein Veblen dans son livre Théorie de la classe de loisir. A l’époque, si les femmes appartenant aux élites sociales portaient des corsets qui les immobilisaient en partie, c’était pour mieux se distinguer de celles contraintes à travailler pour vivre. Et le port de la canne, chez les hommes des classes aisées, suggérait une inaptitude délibérée au travail manuel. La consommation des riches était ostentatoire. La fortune s’affichait. Comme chez leurs successeurs, yuppies et golden boys, également prisonniers de cette logique d’affichage. Si à 50 ans, on n’a pas sa Rolex, etc., etc.…

Aujourd’hui, la consommation ostentatoire, l’étalage tapageur du luxe sont non seulement synonymes de mauvais goût, mais associés, aux Etats-Unis, au racisme et au sexisme. Bizarrement, remarque J.C. Pan, dans The New Republic, la consommation ostentatoire des riches tombe sous la même critique que les excès de junk food chez les pauvres. Dans les deux cas, une incapacité à bien gérer et son budget et sa santé.

La part du budget consacré par la « classe ambitieuse » aux voitures et aux vêtements ne cesse de décroître — rien pour la frime ! —, tandis que grimpe celle dépensée pour l’éducation des enfants, le bien-être et la santé, les loisirs créatifs et les voyages. « Tout ce qui relève, résume Monique Dagnaud, de l’amélioration de soi ». Super-éduquée et diplômée, cette nouvelle élite sociale est définie comme « Omnivore culturelle », curieuse de tout. Elle aime les podcasts, comme Serial, une série radiophonique d’enquête policière qui revient sur le meurtre d’une étudiante à Baltimore en 1999.

La classe ambitieuse est très attentive à sa santé. Elle mange bio, organique. Son légume emblématique, c’est la tomate patrimoniale. Et de manière générale, les légumes cultivés à une période précédente de l’humanité, retrouvés aujourd’hui pour leur authenticité, produits en petite quantité et donc très chers. Elle favorise, écrit Monique Dagnaud, « les marques qui font résonner les valeurs d’authenticité et la profondeur éthique. Comme les objets artisanaux, échappant aux logiques industrielles ». Le commerce se doit d’être « équitable ».

« Les parents de la classe ambitieuse_, écrit J.C. Pan, reproduisent leur position de classe en dotant leurs enfants d’atouts bien moins visibles, mais bien plus significatifs que des habiller de tee-shirts artisanaux en fibres organiques ». « Ils les équipent d’avantages éducatifs décisifs ». Très diplômés eux-mêmes, ils investissent énormément de temps et d’argent dans l’éducation de leurs enfants. Les 1 % des plus riches Américains dépensent 860 fois plus que la moyenne pour ce poste ! « Les parents de l’aspirational class, écrit Elizabeth Currid Halkett, conçoivent leurs enfants comme des projets en développement et mettent en œuvre un modèle éducatif qui maximise leurs chances de succès pour l’avenir. »

« Ethiquement supérieurs » et donc méritant leur statut...

Dans une société méritocratique, le bon diplôme de la bonne université n’a pas de prix. Issus eux-mêmes de ces mêmes universités, ces élites ont une excellente opinion d’elles-mêmes. Spontanément progressistes, elles se considèrent comme éthiquement supérieures au reste de la population. Et donc méritant la place dominante qu’elles occupent. On aura rarement vu une classe dominante aussi arrogante et auto-reproductrice


Brice Couturier
Le 6-07-2018
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz