Octobre 2018


Quid aujourd'hui de la relation franco-allemande ?

La presse allemande constate l'absence de leadership allemand et la lenteur à répondre aux propositions françaises.

Angela Merkel est-elle encore la personnalité politique la plus puissante d’Europe ? En quittant le pouvoir, Barack Obama avait symboliquement passé le flambeau de la « défense de l’ordre international libéral » à la chancelière allemande. Qu’en a-t-elle fait ? Interroge Der Spiegel. Pas grand-chose. La preuve — je cite : « L’Allemagne se retrouve une fois de plus dans le rôle de spectateur de la politique internationale. Le gouvernement allemand a dû se bagarrer pour obtenir un siège au sommet anti-Assad de Bruxelles des 24 et 25 avril. Quant aux sanctions contre la Russie en réponse à l’empoisonnement de l’agent double Sergei Skripal, l’Allemagne n’avait rien à en dire. En Union européenne, c’est Macron qui est assis sur le siège du conducteur ».

Et der Spiegel de dresser un long parallèle entre l’éternelle chancelière allemande et le nouveau président de la République français. Merkel a eu affaire à quatre présidents français, y lit-on, « Jacques Chirac, le charmeur macho, l’hypernerveux Nicolas Sarkozy, l’infortuné François Hollande. Avec chacun, elle a eu le dessus. Par sa tranquille ténacité, son attention aux détails, sa prudence. Emmanuel Macron, lui semble remplir tous les vides qu’elle laisse.

Pourtant, la chancelière avait paru prendre la mesure de la rupture introduite par l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche. “Il est temps, pour l’Europe, de prendre son destin en main”, avait-elle jugé. Mais il semble que la seule personne qui l’ait prise aux mots et et au sérieux en Europe, je cite toujours Der Spiegel, ce soit Macron. Après une seule année au pouvoir, il a “établi la France en position de leader en Europe et il est à présent celui qui y défend la liberté et la démocratie.”

Macron qui, dans une ville pourtant touchée par la désindustrialisation, comme Epinal dans les Vosges, va expliquer devant 300 personnes pourquoi l’Europe peut et doit les protéger. Et comment il compte y parvenir. “Moi, je n’ai pas de ligne rouge, je ne connais que des horizons”, a dit aussi Macron dans un autre contexte. On voit bien la part d’hubris et de mégalomanie qui entre dans ce genre de posture. Mais Merkel sent bien qu’un changement d’ampleur est en train de se produire et qu’elle n’est plus, comme autrefois, “la reine de l’Europe”. C’est dorénavant “avec Macron que tout le monde désire parler”. Il n’y a qu’à observer ce qui se produit dorénavant à la fin de chaque sommet européen. La chancelière fait une brève déclaration aux journalistes et rentre à son hôtel. Macron, lui, reste des heures à animer des discussions, cherchant à convaincre du bien-fondé de ses idées pour l’Europe.

Leurs styles sont aux antipodes.Angela Merkel, la prudente, Emmanuel Macron, le Français qui tranche les nœuds gordiens.Macron, très cultivé, est à l’aise dans le domaine des grandes idées générales. Il ne craint pas le pathos, met dans ce qu’il dit de la passion. En ce sens, il rappelle Obama, puissant et convaincant orateur. Mais la différence, c’est qu’avec Macron, les actes suivent généralement les paroles. Merkel déteste le pathos. Elle sait que c’est son pragmatisme qui est à l’origine de ses succès. Elle n’a jamais eu l’ambition de devenir “leader du monde démocratique”, comme Obama le lui avait suggéré. Elle n’a que trop conscience de l’état de délabrement de la Bundeswehr. Elle sait que le peuple allemand veut se tenir à l’écart des conflits armés. Elle se souvient que la seule fois où elle a perdu beaucoup de sa popularité, c’est lorsqu’elle a laissé s’exprimer l’aspect idéaliste de sa personnalité, à l’occasion de la crise des réfugiés. Elle n’a ni goût ni talent pour les mises en scène. Elle est bien trop modeste et réservée. Elle a détesté les manifestations triomphalistes qui ont marqué le succès électoral de son parti en 2014 et y a mis un terme elle-même.

Face aux nœuds gordiens, elle aura toujours tendance à chercher un moyen de dénouer, même si cela doit prendre du temps. Macron, lui, tranche. Il a décimé, en quelques mois, les deux partis qui dirigeaient la France en alternance depuis 35 ans. Il a une énorme confiance en lui. “Puisqu’il a révolutionné la France, pourquoi ne pourrait-il pas en faire de même en Union européenne ? ”

Le président français a avancé beaucoup d’idées pour l’UE. L’Allemagne n’a guère manifesté, jusqu’à présent, d’enthousiasme…

Sur les questions européennes, il a abattu ses cartes à peine installé à l’Élysée. Il a dit ce qu’il veut : “une Europe qui protège”, sur les plans économique et financier, commercial, de la sécurité et de l’immigration. Il veut achever l’union bancaire, afin de rassurer les déposants et de rendre le bilan des banques moins dépendants des dettes souveraines de leurs Etats. Il veut doter la zone euro d’une capacité budgétaire propre, afin de la mettre à l’abri de futures secousses. Il veut hâter une réelle convergence, fiscale, notamment au sein de la zone, pour mettre fin aux ruineux dumpings pratiqués par certains. Il veut faire payer des impôts décents aux géants du numérique, en fonction du nombre de leurs clients par pays. Il veut, il veut…

Mais que peut accepter l’Allemagne ? Merkel, écrit der Spiegel, doit faire en sorte que Macron ne perde pas patience, ni qu’il ne perde la face. Mais sa marge de manœuvre est étroite. Deux députés importants de son propre parti viennent de le lui rappeler, en publiant une note qui sonne comme une menace très inhabituelle envers son gouvernement. Brinkhaus et Leikert, c’est leurs noms, rappellent tout simplement au gouvernement de Berlin que selon l’article 23 de la Constitution, le Parlement doit être consulté pour toute négociation avec l’Union européenne…

Même si Merkel et son ministre des Finances, Olaf Scholz, sont décidés à répondre aux demandes de Macron en juin, comment son gouvernement, affaibli, pourra-t-il mettre en œuvre ses propres engagements ?


Brice Couturier
Le 13-07-2018
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