Septembre 2018


Le vote de classe n'a pas disparu

© Can Stock Photo / jordygraph
Peut-on encore expliquer les préférences électorales à partir des appartenances de classe ?

Réponse dans le dernier numéro de Phébé, une lettre sur abonnement qui fait de la veille dans le monde des idées, un article intitulé « Pourquoi le vote de classe n’est pas mort ». Deux jeunes politologues suisses, Daniel Oesch et Line Rennwald ont publié ensemble une étude sur ce qu’ils appellent la « tripartition » de l’espace politique, de plus en plus évidente dans les résultats électoraux des démocraties européennes. Depuis une trentaine d’années, observent-ils, l’opposition droite/gauche, qui a structuré le champ politique durant des siècles, doit faire de la place à de nouveaux acteurs ayant fait un peu partout son apparition : des partis populistes relevant de la droite radicale.

Les Suisses ont été aux premières loges pour en apprécier la montée en puissance, puisque l’Union Démocratique du Centre – si mal nommée – est arrivée en tête des élections au Conseil national dès 1999, avec 22 % des voix ; elle en a obtenu près de 30 % aux dernières élections et demeure la première force politique de la Confédération.

Face à ces nouveaux venus sur la scène politique européenne, les politologues n’ont cessé de se demander : quels sont les facteurs explicatifs à privilégier pour tenter d’expliquer ce phénomène ? Les intérêts socio-économiques, ou bien les valeurs culturelles ? Le partage des richesses produites, ou bien les identités et les modes de vie ? Majoritairement, les études produites sur le sujet ont privilégié les seconds : le vote populiste a pris cette tournure xénophobe, parce qu’il constituerait la réaction de personnes qui ont le sentiment de ne plus habiter le pays où elles sont nées. L’immigration « érode l’identité nationale » et provoque un vote hostile aux élites en place, accusées d’avoir joué aux apprentis sorciers en ouvrant trop largement les vannes. C’est la thèse défendue notamment par un livre d’un noir pessimisme, récemment traduit de l’anglais, « L’étrange suicide de l’Europe. Immigration, identité, islam », dû à la plume informée de Douglas Murray.

Nos politologues suisses répondent a contrario : le vote de classe n’a nullement disparu. La preuve : il y a des « chasses gardées sociologiques ». Les travailleurs sociaux, les professions culturelles, les enseignants et de manière générale, les fonctionnaires votent à gauche. Comme les professions de santé. Les professions indépendantes, les cadres du privé, les patrons sont fidèles aux partis de droite. La droite radicale, afin de se constituer sa propre clientèle, a ciblé à la fois certains anciens bastions électoraux de la gauche (en particulier, les ouvriers), mais aussi certaines clientèles traditionnelles de la droite (les artisans et petits patrons).

Mais Tristan Guerra, qui signe la recension de l’étude de nos deux politologues suisses n’a pas tort de faire remarquer que nous assistons, dans certains pays dont le nôtre, à l’émergence d’une quatrième force. Elle ne se reconnaît ni dans la gauche ni dans la droite, encore moins dans le populisme : Emmanuel Macron a permis à sa République en Marche de conquérir la majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale. En Espagne, Albert Rivera a fait de Ciudadanos, également progressiste, Européen et libéral, la 3° force du pays selon les sondages, derrière le PP et le PS. Jusqu’à présent, ce courant nouveau n’a pas inspiré beaucoup les politologues…

Si la lutte des classes n’a pas disparu, quel rôle joue-t-elle dans les surprises électorales de ces dernières années ? Pour Yanis Varoufakis, l’ancien ministre d’Alexis Tsipras en 2015, c’est la guerre de classe, déclenchée depuis la fin des années 1970, par les riches, contre les pauvres, qui est la cause de cette vague populiste. « Aux Etats-Unis, écrit-il, l’establishment libéral demeure convaincu de s’être fait voler la victoire par une insurrection de “déplorables”, armés par les hackers de Poutine et les manigances de Facebook. » Mais – je cite – « il faut cesser de gloser sur le complot russe, les bouffées spontanées de misogynie, la vague migratoire, la robotisation… ce ne sont que des causes adjacentes. » Et l’ancien ministre des Finances d’en appeler au fameux « rasoir d’Ockham » : les hypothèses suffisantes les plus simples sont aussi les plus vraisemblables. Les pauvres ont voté contre l’establishment, parce que celui-ci leur ment depuis des décennies.

« Il y a 20 ans, les mêmes commentateurs libéraux nous vantaient un capitalisme mondialisé, qui allait permettre la prospérité universelle. Et ils déclaraient la fin de la lutte des classes, tandis que les actifs financiers se concentraient dans des mains de moins en moins nombreuses. » La crise de 2008 a mis fin à cette illusion. Mais c’est aux pauvres que les riches ont repassé la facture.

« Pour entretenir leur image progressiste, je cite encore, les élites ont ignoré l’approfondissement des divisions de classe, et ont eu tôt fait de les remplacer par une politique des identités”, aveugle aux divisions de classe_. Ce fut un magnifique cadeau fait au populisme le plus toxique. » Ces élites de centre gauche, les Clinton et les Blair, sont aujourd’hui haïes par les classes laborieuses, auxquelles ils ont prêché la méritocratie, entendue comme accession d’un petit nombre de personnes appartenant aux minorités aux universités prestigieuses.

Trump, lui, n’a aucun scrupule à parler le langage des classes. Mais les cols bleus qui ont massivement voté pour lui peuvent s’attendre à de sérieuses déconvenues : sa politique est encore plus destinée à favoriser les intérêts des riches.


Brice Couturier
Le 31-08-2018
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