Décembre 2018


Un capitalisme sans capital

Une bonne part des phénomènes étranges auxquels nous assistons sont dûs à une métamorphose en cours du capitalisme.

Il est dans la logique du capitalisme d’attribuer une valeur monétaire à tout bien ou service disponible sur un marché. Avec les « actifs immatériels », cela va devenir beaucoup plus compliqué…

Comme on l’a dit, il est très difficile d’estimer la valeur comptable de ses actifs immatériels : bien sûr, on peut acheter et vendre un brevet, mais combien vaut une image de marque pour la compagnie qui la possède ? Comment évaluer à son juste prix un concept de magasin à décliner sous forme de licence ?

C’est encore plus vrai si l’on passe du niveau des entreprises à celui des Etats. Comme le disent les auteurs du livre Le deuxième âge de la machine, « Où est Wikipedia dans le PIB ? » Que vaut au juste la réputation touristique de la France ? Si importants soient-ils, le PIB officiel ignore ces actifs immatériels. Tant que leur importance était jugée négligeable, cette difficulté était de peu d’importance. Mais plus nous avons basculé dans une économie de service, plus la part de ces actifs intangibles est devenue importante. Avec la numérisation, c’est une part encore plus considérable de nos économies qui s’est ainsi mise à échapper aux radars comptables. Et notre aptitude à décrypter les évolutions économiques s’en trouve aujourd’hui faussée.

Les sept sociétés les plus cotées en bourse du monde relèvent du secteur des hautes technologies. Alphabet (la société qui possède Google), ou encore Facebook vendent des produits qui n’ont pas d’existence physique. Apple et Amazon vendent certes, des produits matériels, mais l’essentiel de leurs profits proviennent de concepts : des stocks d’informations et des algorithmes capables de les exploiter au mieux de leurs intérêts.

Nous sommes témoins d’une véritable métamorphose du capitalisme. Un capitalisme sans capital. Le livre de Jonathan Haskell et Stian Westlake, Capitalism without Capital, offre quelques pistes susceptibles d’expliquer certaines évolutions apparemment bizarres de nos économies capitalistes, sous l’effet des technologies numériques. Comme cette tendance à attribuer une prime au vainqueur qui a fini par recréer des monopoles ; ou encore le fait que certains marchés connaissent une évolution vers le système appelé « the winner takes all » : un très petit nombre de concurrents empochent l’essentiel des rétributions, ne laissant aux autres que des miettes.

Procédant à une revue de Capitalism without Capital, une économiste française, Sarah Guillou, directrice adjointe du département Innovation et Concurrence de l’OFCE, écrit : nous sommes témoins d’une modification du capitalisme. Et elle donne de cette métamorphose quelques une des caractéristiques : prime aux vainqueurs, exacerbation des différences entre détenteurs d’actifs matériels et immatériels, survalorisation des managers capables d’orchestrer les synergies entre actifs immatériels. Et même polarisation de l’activité économique dans certains grands centres urbains.

Tous ces phénomènes trouvent leur origine dans la substitution aux actifs tangibles, d’une part croissante de capital immatériel. Celui-ci présente des caractéristiques mal perçues, que nos auteurs, Haskel et Westlake, résument en « quatre S ».

Les « quatre S » qui expliquent les phénomènes étranges auxquels nous assistons.

Je recours aux explications de Sarah Guillou, excellente introductrice à ces avancées théoriques.

Primo, les actifs immatériels « peuvent se déployer sur de grandes échelles de production sans se déprécier. » Ils sont donc « Scalable » (extensifs, modulables, flexibles). Premier S ! Exemple : ça n’a pas coûté très cher à Facebook de passer d’un million à un milliard d’utilisateurs.

Secundo, ils génèrent des coûts irrécupérables. Un investissement qui a été consenti dans un programme de Recherche & Développement, qu’il ait ou non abouti, ne peut être récupéré ou revendu. D’où mon deuxième S pour Sunk cost (coût irrécupérable).

Tertio, troisième S pour Spill over (débordement, déversement ; le fait d’entraîner un autre processus que celui qui était initialement visé). Traduction de Sarah Guillou : « ces actifs rayonnent au-delà de leur propriétaire ». Le capital immatériel génère des retombées positives pour d’autres entreprises du secteur, et même souvent pour d’autres branches d’activité. Comme on lit dans Phébé « les bonnes idées s’empruntent plus facilement que les machines ou les employés ».

D’où la nécessité de constants et subtils arbitrages, de la part du pouvoir législatif, entre protection juridique de la propriété intellectuelle et nécessité de favoriser la diffusion des idées nouvelles au reste de l’économie. Si la protection est insuffisante, les firmes perdent leur intérêt à investir dans la recherche. Si elle est excessive, on prive les autres d’un accès à des innovations bénéfiques ; et on institue une prime au premier arrivé, qui bloque la possibilité de lui faire concurrence et donc d’innover…

Mon quatrième S désigne les Synergies que favorise le capital immatériel. Pierre Schweitzer dans Phébé : « la combinaison d’idées issues de différentes industries donne lieu à des innovations inattendues. » Exemple : Uber, synergie réussie, combinant astucieusement sur une plateforme des idées préexistantes – géolocalisation, évaluation des prestations, interface intuitive – avec le métier de chauffeur de taxi. » Comme l’expliquent les auteurs du Deuxième Âge de la machine, l’innovation, de nos jours, provient le plus souvent de la recombinaison d’éléments déjà existants. « La recombinaison est l’essence de l’innovation numérique. Chaque nouveau développement devient un élément d’une future innovation. »

Brice Couturier
Le 14-09-2018
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz