Octobre 2018


Par quoi remplacer le clivage droite / gauche ?

© Can Stock Photo / neko92vl
Les résultats des élections montrent la pertinence de nouvelles lignes de partage des eaux politiques, appuyées par de nouvelles classes sociales.

Le redéploiement de la vie politique concerne toute l’Europe, et même l’ensemble des démocraties. Oui, le dernier numéro des Cahiers Français, édités par la Documentation française, est titré : « la fin du clivage droite/gauche ? » L’historien Michel Winock y explique autour de quels enjeux, les deux camps antagonistes se sont progressivement constitués en France. Philippe Raynaud, spécialiste de philosophie politique, explique les causes de la victoire d’Emmanuel Macron. Et Michel Hastings, professeur de sciences politiques, montre sur quelles bases se recompose notre système partisan. Le clivage droite/gauche est-il obsolète, ou en cours de redéfinition ?

On se souvient comment les théoriciens du New Labour, comme Antony Giddens, avaient proposé de le remplacer par l’opposition entre partisans de la société fermée et de la société ouverte. Sur l’autre versant idéologique, David Goodhart, revenu du blairisme, a récemment proposé le clivage entre « peuple de quelque part » et « gens de n’importe où ». Les premiers sont attachés à une communauté géographiquement située : ils ne vivent généralement pas trop loin de leurs parents. Les seconds disposent d’un capital culturel mobilisable et privilégient la mobilité sur la solidarité.

Comme le souligne Jérôme Fourquet, directeur à l’IFOP, dans son livre Le nouveau clivage, l’axe politique central, en Europe, n’oppose plus droite et gauche, mais les habitants des métropoles connectées et des zones littorales, généralement bien diplômés, à ceux des zones péri-urbaines et rurales, qui se sentent laissées-pour-compte. Soit, selon sa formule, les zones « silicium » face aux zones « charbon ». Et Hillary Clinton, à Donald Trump.

En Europe, cela tend à recouper l’opposition politique entre souverainistes et ProEuropéens. On a cru pouvoir décrire la campagne électorale italienne selon les anciens critères : gauche (Parti démocrate), droite (Forza Italia), extrême-droite (Lega). Mais l’apparition de Cinque Stelle (ni droite ni gauche) a fait basculer la compétition dans une autre logique, celle d’un affrontement entre les forces pro-européennes de gauche (Parti démocrate) et de droite (Forza Italia) et les partis eurosceptiques (Cinque Stelle et Ligue).

La Quadrature des classes : créatifs, classe moyenne provinciale, classe ouvrière blanche, Millenials.

Dans La Quadrature des classes, un politologue qui dispose d’une vaste expérience internationale, Thibault Muzergues, en propose une description extrêmement stimulante, à partir de quatre groupes sociaux culturels fort bien identifiés.

D’abord, la classe créative, identifiée il y a une vingtaine d’années par Richard Florida. Ce sont les spécialistes bien payés de l’économie de la connaissance. Ils œuvrent dans l’entertainment, la publicité, la finance, les métiers du numérique ; mais le groupe compte aussi les médecins spécialistes, les universitaires. Il se concentre dans les grandes métropoles qui ne dorment jamais, dont ils ont gentrifié les quartiers populaires. Toujours à la recherche d’idées nouvelles, ils ne distinguent pas leur vie professionnelle de leur vie privée. Idéologiquement favorables à la diversité, aux minorités, à l’ouverture, au libre-échange, le mariage gay a été leur cheval de bataille. Le politicien qui a le mieux porté leurs ambitions : Barack Obama.

Ils font vivre toute une classe de services à la personne : garde d’enfants, jardinage, généralement recrutés parmi les minorités ethniques. Mais on aurait de voir en celle-ci une nouvelle version du lumpenprolétariat. Car la classe de services est diverse : elle compte également des petits entrepreneurs et des artisans bien payés.

La classe moyenne provinciale réside dans les villes moyennes, très généralement en zone pavillonnaire. Au contraire de la précédente, elle établit une coupure nette entre la vie de travail – auquel elle se consacre avec un sérieux quasi protestant, et ses week-ends en famille. Elle roule en voiture, pas en vélo. Elle redoute de « devenir une minorité dans son propre pays » et n’apprécie pas du tout le multiculturalisme. Beaucoup de ses membres appartiennent aux classes d’âge du baby-boom. Anciens contestataires, ils sont désormais favorables à la préservation du système et respectueux de la légalité.

Tel n’est pas le cas de la classe ouvrière blanche. Celle-ci respecte d’autant moins l’autorité que ses membres éprouvent un très profond sentiment d’injustice. Dans les petites villes et les quartiers où elle réside, elle a vu disparaître les services publics et les bars-tabacs. Elle a le sentiment d’avoir été trahie par la gauche, qui la méprise et lui a préféré les créatifs et les minorités ethniques. Elle éprouve un sentiment de déclin, à la fois familial et national. Elle soutient les politiques qui lui promettent de « reprendre le contrôle ». Donald Trump est son homme aux USA, comme Marine Le Pen, en France.

Enfin, les millenials, définis par leur appartenance générationnelle. C’est la génération Y, révoltée par le sort qui lui est fait : pour la génération choyée par ses parents et la plus diplômée de l’histoire, les débuts dans la vie professionnelle se sont révélés très difficiles. Ce sont les « premiers de la classe en révolte », identifiés par Jean-Laurent Cassely. Ils sont très anti-système, intolérants, donneurs de leçons, culpabilisateurs. Ils ont « fait » Bernie Sanders, Jeremy Corbin et Jean-Luc Mélenchon.

L’avenir politique dépendra des alliances nouées entre ces quatre classes.

Selon Muzergues, ce sont les alliances passées entre ces quatre principaux groupes qui décideront des majorités politiques de demain. Marine Le Pen a perdu parce qu’elle n’a pas été capable d’élargir réellement son assise électorale au-delà de la classe ouvrière blanche. Emmanuel Macron a gagné parce que son cocktail était composé d’un mélange de la classe créative et d’une partie de la bourgeoisie provinciale. Celui de Sebastian Kurz : la classe ouvrière blanche plus la bourgeoisie provinciale. Selon Muzergues, cette dernière sera, d’ailleurs, le pivot de toute majorité à venir…


Brice Couturier
Le 12-10-2018
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