Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Xavier Timbeau : le rapport Stiglitz ouvre le débat sur les inégalités

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A l’automne 2009, la commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social, animée par Joseph Stiglitz (Université de Columbia), Amartya Sen (Université d’Harvard ) et Jean-Paul Fitoussi (OFCE) remettait son rapport à Nicolas Sarkozy. Elle défendait l’idée d’un bien être soutenable au bénéfice de la population et préconisait de mettre en place des outils statistiques ad hoc pour appréhender les services collectifs et l’impact de la production sur l’environnement. Quelles avancées ont été enregistrées aujourd’hui ? Xavier Timbeau, économiste à l’OFCE et membre de la commission qui réunissait économistes et spécialistes en sciences sociales répond à Dirigeant.


Dirigeant : Quel bilan peut-on tirer un an après sa publication du rapport Stiglitz-Fitoussi-Sen ?

Xavier Timbeau : Le rapport a été un succès dans le sens où il a ouvert un débat. Le premier succès aura été d’avoir remis au centre cette question de la mesure, en insistant sur la nécessité d’un effort de collecte, de construction, de mise en cohérence de statistiques, à la fois au niveau national et international. Le second aura été d’orienter le projecteur sur trois grandes problématiques : l’argent fait-il le bonheur ? Les inégalités sont-elles acceptables, visibles, compréhensibles ? Quel est notre rapport à l’environnement, consomme-t-on aux dépens de l’environnement ?

D. : On constatait donc un déficit d’indicateurs de mesure ?

X. T. : Effectivement. Prenons les inégalités. Aujourd’hui on les mesure mal, ne disposant pas, même dans les pays les plus développés au sens statistique, d’outils fiables, homogènes, suffisamment rapides. En France, par exemple, la mesure des inégalités n’arrive pas à tenir compte des revenus du capital. Les statistiques incluent les revenus du PEA mais très, très mal les plus-values réalisées sur un portefeuille d’actions. Or, pour les plus riches, les revenus du capital peuvent représenter 99 % des revenus. Et devinez ce que peut être la situation dans les pays où l’information statistique est très peu développée, comme l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du Sud, parmi les pays les plus inégalitaires au monde.

D. : Existe-t-il quand même un consensus sur la nécessité de réduire ces inégalités ?

X. T. : Cette question des inégalités était un sujet tabou. On considérait qu’elles étaient immuables. Certes, vous pouvez dire pour la France - c’est l’opinion générale - que les inégalités n’ont pas bougé depuis trente ans. Mais on passe probablement statistiquement à côté du tiers ou de la moitié des revenus ! Peut-être que cela n’a pas bougé depuis trente ans, car la partie invisible est similaire globalement à ce qu’elle était alors, mais peut-être que non… Reste aussi et surtout la question centrale des inégalités. On sait depuis la chute du communisme que l’égalité est un mythe et que la société est fondamentalement inégalitaire. Le point de référence n’est pas une société sans inégalités. La question est de savoir si elles sont justifiées, ou efficaces, en payant davantage, par exemple, les salariés qui travaillent la nuit, pour compenser la pénibilité.

D. : Désormais pourtant, l’Insee diffuse régulièrement des données sur les inégalités.

X. T. : …qui sont peu satisfaisantes. Car les capteurs dont dispose l’Insee n’arrivent à décrire la réalité. Certes la fraude fiscale est beaucoup plus faible en France que dans d’autres pays. Mais la loi et la pratique imposent à l’administration de garantir l’anonymat. Quand la Direction Générale des Impôts livre à l’Insee le fichier sur les impôts payés par les individus, elle enlève tous ceux qui gagnent plus d’un million d’euros, seuil qui n’a d’ailleurs pas été réévalué depuis 20 ans. Résultat de cette censure énorme : on passe sous silence 20 % des revenus totaux !

D. : Dans le domaine de la relation à l’environnement, a-t-on des éléments de mesure ?

X. T. : On se trouve dans le même cas que pour les inégalités. Certes, de nombreux pays diffusent des indicateurs sur l’environnement. On a tendance à rester sous le lampadaire, où il y a de la lumière. On donne de l’information sur ce que l’on sait mesurer comme en France pour les forêts. Mais on ne connaît pas l’état exact des nappes phréatiques, une information autrement sensible. Il n’existe donc pas d’indicateur synthétique donnant un bilan détaillé de l’état de la nature. Mais si l’on attend de disposer de toutes les données, on se retrouvera dans cinquante ans et il n’y aura plus de nature ! (rires). Le débat est ouvert, mais il est complexe, car il implique des gens d’horizons différents n’ayant pas l’habitude de se parler, des ingénieurs agronomes, des spécialistes des oiseaux…

D. : Le rapport Stiglitz met aussi l’accent sur la notion de mieux disant social. Comment la mettre en œuvre pratiquement ?

X. T. : Pour être honnête, on se trouve aujourd’hui dans un flou absolu. Une idée émerge confusément : si on s’en remet aux forces du marché seules, un certain nombre de questions ne sont pas prises en compte comme l’environnement ou encore le bien être social qui n’est pas la préoccupation de l’entreprise, de ses actionnaires, de ses dirigeants. Peut-être on pourrait modifier le marché pour qu’il réponde à ces préoccupations ? Une solution serait de se calquer sur ce qui a été fait avec le marché de la taxe carbone, et d’appliquer aux entreprises une taxe tenant compte de critères comme le bien-être social, la formation, le stress, les maladies professionnelles. Une taxe qui permettrait de récompenser les plus vertueux et d’inciter à modifier les processus de production. Avouons-le, cette idée n’est pas du tout mûre.

D. : L’État peut-il favoriser les entreprises qui se montrent plus responsables, par exemple dans l’attribution des marchés publics ?

X. T. : Le gouvernement peut décider d’accorder un avantage à ces entreprises en leur permettant de gagner un peu plus de marchés publics, en leur donnant quelques points de bonus par rapport aux autres entreprises. Mais comment justifier cet avantage qui peut coûter quelques milliards d’euros aux autres entreprises, cette distorsion de concurrence ? Il faudrait démontrer que le fait d’être socialement responsable entraîne un gain pour la collectivité, c'est-à-dire, par exemple, réduit les charges pour la Sécurité Sociale. Nous sommes en effet dans un État de droit. En attendant de pouvoir adopter une mesure fiable et reconnue, on peut certes prendre des mesures symboliques. Reste qu’il est difficile d’aller au-delà et baisser les charges sociales des entreprises socialement responsables paraît prématuré, même si l’on croit qu’elles contribuent plus au bien être de leurs salariés en provoquant moins de stress, de maladies professionnelles.

Jean-Louis Lemarchand
Le 4-11-2010
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