Décembre 2018


Il faut rapidement entrer dans une logique de confrontation forte sur la question climatique

© Can Stock Photo / Freezingpicture
TRIBUNE - Après un été de buzz médiatique torride sur le climat, canicule oblige, la démission de Hulot, sonne comme l’orage après la chaleur moite et étouffante d’un jour d’été surchauffé. L’orage est impressionnant, avec parfois des allures de fin du monde. Mais le lendemain, au petit matin, la météo a changé, le temps est doux. Fini la canicule et la chaleur fatigante… Puis l’automne arrive, la rentrée sociale précède toujours de quelques semaines la chute des feuilles. Fini la préoccupation climatique ! Place au « pouvoir d’achat » ! Fini l’écologie, place aux revendications !

Ce texte a pour but, d’une part, au travers d’une redéfinition du concept de développement durable, de montrer que ce type d’opposition est une impasse : une « non-solution». Ensuite d’examiner les contraintes physiques du problème climatique et les implications en termes de type de société. Enfin de proposer des « principes d’action », basés sur le réalisme.

Après que l’on ait reproché au capitalisme d’être le coupable du changement climatique, ce même capitalisme est le coupable de la frustration des foules. C’est bien pratique, un seul coupable pour tous les maux !

Cette approche est une impasse. Pour le comprendre, il faut repenser le développement durable.

Le développement durable est basé sur 3 piliers : l’économie, l’environnement, le social. Ce concept est ainsi mal compris. Il est en effet très douteux de faire une dichotomie entre la finalité sociale d’un côté (qui se traduit par la consommation de ressources), la préservation de la planète (les ressources), et l’économie, qui au-delà du mode d’organisation (capitaliste, soviétique, ou Soziale Marktwirtschaft) n’est que la mise en œuvre de moyens matériels et organisationnels pour transformer les ressources naturelles en biens et services consommables.

La crise environnementale est avant tout une crise de la surconsommation.

Même quand les populations s’inquiètent des problèmes environnementaux, c’est avant tout pour des motifs consuméristes ! Le glyphosate préoccupe l’opinion publique parce qu’il est probablement cancérogène. Malheureusement, le CO2 n’est pas cancérogène. Dommage.

Le développement durable ne devrait pas se penser comme une juxtaposition de 3 composantes irréconciliables. Cette approche ressemble trop à un affrontement entre les défenseurs de l’économie d’un côté et les défenseurs des droits sociaux de l’autre, à qui on aurait demandé de prendre en considération l’environnement. Le Terrain sur lequel s’affrontent les capitalistes contre les syndicalistes. Les libéraux contre les gauchistes.

L’affrontement de ceux qui croient au ruissellement contre ceux qui ne le voient pas venir.

Selon sa définition initiale dans le rapport Brundtland en 1987, le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins.

Pour en comprendre les termes, il faut parler de sciences et d’économie. En fait, les économistes ne sont pas tous des scientifiques. Malheureusement. Alors que le développement durable doit nous inviter à considérer l’économie comme une science.
En premier lieu parce qu’une science ne se pense pas indépendamment des autres sciences. A ce titre, l’économie n’est pas détachée du monde réel :

- Il y a d’abord des lois physiques (la thermodynamique, entre autres).

- Il y a ensuite des lois biologiques, base de la production du vivant, qui nous nourrit.

- La biologie c’est aussi la science des écosystèmes : l’écologie.

- La biologie englobe aussi l’étude du comportement des espèces animales, l’éthologie (qui étudie par exemple, les relations sociales chez les chimpanzés).

Pour repenser l’économie, et repenser le développement durable, je propose de considérer que l’économie, repose sur deux axes principaux l’un d’ordre physique, l’autre d’ordre éthologique.

L’axe physiques’intéresse aux transformations de la matière et aux flux.
D’une part en englobant le précepte de Lavoisier « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». L’essence se transforme en CO2 dans le moteur des voitures.

D’autre part, la thermodynamique est au cœur de notre société, et est au cœur de la société de consommation. C’est la science des transformations énergétiques.

Un humain ne peut produire qu’environ 2,5 kWh de travail par jour. La consommation énergétique française représente 80 kWh/personne et par jour. D’ailleurs, il faudrait considérer 160 kWh/Français en prenant en compte les importations ! Sans thermodynamique, cela ferait 65 « esclaves énergétiques » chacun !

Pourquoi parle-t-on toujours de croissance en PIB, alors qu’il serait plus pertinent de raisonner en termes de flux physiques ? Car si l’économie existe, ce n’est que parce qu’en bout de chaîne il y a des consommateurs : tout entrepreneur sait que sans client, pas d’entreprise. Pas de flux, pas d’activité économique.

L’éthologie est la science qui étudie les relations sociales chez les animaux.

L’éthologie répond à des questions comme : « comment s’établit la hiérarchie dans une tribu de chimpanzés, et comment les membres de cette tribu marquent-ils leur statut social ».

Ou « encore comment les membres d’une tribu s’échangent des signes de reconnaissance » ?

L’économie, c’est aussi de l’éthologie. Au même titre que les questions de statut social et de « qui sera le mâle dominant » dans une tribu de chimpanzés, le statut social est un sujet omniprésent dans toutes les civilisations humaines. Très fortement corrélé avec les notions d’appartenance au groupe : La notion d’identité.

Il y a un axe éthologique parce que l’économie et les systèmes économiques sont des systèmes de hiérarchie sociale, formalisée dans des échanges de biens et de services. Idiosyncrasique du capitalisme pensez-vous ? Les systèmes économiques antiques l’étaient également. Les systèmes économiques des tribus amazoniennes le sont aussi[1]. Et le bloc communiste, en son temps, avait ses apparatchiks, et n’était pas une société égalitaire[2].

Il ne s’agit pas là de se faire l’avocat inconditionnel du capitalisme, qui n’est pas un système qui brille par son équité sociale. Il est le type d’organisation par laquelle cette gabegie a lieu, mais cette gabegie pourrait s’organiser différemment. Tuer le capitalisme est un choix de société, mais n’est pas une réponse à l’urgence planétaire.

Mon propos n’est pas aujourd’hui, de prendre position sur la question des hiérarchies sociales (l’axe éthologique). Quand bien même un changement de perspective sur l’économie induira des remises en cause de cet axe : Pourra-t-on changer l’économie sans reposer cette question de l’équité ?

Aujourd’hui, ma première inquiétude concerne la physique.

Les FLUX physiques. Et en premier lieu ce flux incessant et croissant de carbone fossile que nous transformons en CO2 atmosphérique.

Car la physique est implacable. Le changement climatique induit par l’accroissement de la concentration de gaz à effet de serre est implacable.

La croissance du PIB est très corrélée avec la croissance des émissions de CO2. Yoichi Kaya, économiste japonais pose l’équation reliant la croissance du PIB à la croissance des émissions de GES[3].

Peut-on continuer de croire que de la croissance en valeur de la consommation est un indicateur pertinent de développement humain ? Par exemple, consommer trop de sucre crée de la croissance, tout comme soigner le diabète qui en résultera. Mais est-ce du développement ?

Même le secteur des services est consommateur d’énergie, c’est le cas d’Internet[4]. La seule ressource économique vraiment renouvelable est notre capacité de travail.

Le développement durable n’est pas la croissance durable. Et la croissance ne signifie en aucun cas le développement. Il serait tout à fait possible de choisir des critères très objectivables pour mesurer le développement des sociétés : la santé (espérance de vie), l’éducation, les infrastructures, etc.

Mettre fin au mythe de la croissance serait donc faisable et utile.

Il faut maintenant évoquer ce point essentiel : mettre fin au mythe de la croissance, ça commence par mettre fin au mythe de l’augmentation du pouvoir d’achat.

Pas de production sans consommation ! Pas de croissance du Produit intérieur Brut, sans Croissance de la consommation quelque part !

Il y a bien sûr toutes les incantations « Y-a-ka Fo-kon »… Y-a-ka mettre des éoliennes... Y a-ka mettre des panneaux photovoltaïques... Y a-ka faire du plastique avec des corn-flakes recyclés...

Sauf que cela ne suffit pas. Surtout quand en France et en Europe la politique des énergies renouvelables consiste à remplacer de l’électricité nucléaire, par des productions électriques intermittentes complétées par des centrales à charbon… ça ne peut qu’encore moins suffire.

En France[5], le nucléaire ne représente que 15 % de l’énergie finale consommée. Plus de 70 % de notre énergie provient des fossiles. 33 % de notre énergie est consacrée au transport. La voiture individuelle représente environ 25 % de la consommation énergétique nationale !

« Yaka augmenter le recours aux énergies renouvelables ! » Faire de l’écologie positive ?

Un rapide coup d’œil sur les chiffres nous montre que ce n’est pas aussi simple, et que surtout, on n’a pas le temps !

On n’a plus le temps. Limiter le réchauffement à 1.5° devenu est obsolète.

Au rythme actuel, nos émissions de GES, de 54 Gigatonnes d’équivalent CO2 par an en 2013[6], croissent de 2 % par an. Nous avions déjà émis 1900 Gigatonnes en 2011. A ce rythme, en 2040, nous aurons rejeté 2000 Gigatonnes supplémentaires qui feront que les scénarios de limitation en dessous de 3 °C seront plus improbables que probables[7].

Ce n’est pas si simple. Rien qu’en France, nous consommons 1800 TWH/an d’énergie. C’est la production annuelle de 1 500 000 MW d’éoliennes, alors que nous en avons 1200 MW installés aujourd’hui. Et cela ne résoudrait pas les problèmes d’intermittence. L’éolien, comme le photovoltaïque ne produit pas au moment où nous en avons besoin. Il faudrait donc en plus, soit stocker l’énergie, soit compenser avec une autre énergie. De plus 40 % de notre consommation d’énergie est liée à des usages difficilement substituables par l’électricité (poids lourds, voitures, BTP, tracteurs agricoles…).

Nous pourrions aussi capter du CO2 pour produire de l’énergie. Ce n’est pas de la science-fiction. En fait, c’est un métier agricole : faire pousser des plantes, qui par la photosynthèse produisent de la biomasse.

Mais d’une part cela ne suffira pas. D’autre part, cette option bien que réaliste est hypothéquée par les orientations actuelles d’une agriculture biologique et extensive.

L’agriculture est pourtant une option solide pour produire de l’énergie substituable aux carburants pétroliers : le biogaz de la méthanisation, et le syngaz de la pyrogazéification sont des technologies rapidement adoptables.

Mais ce modèle agricole n’est pas compatible avec l’idéologie de ceux censés défendre la viabilité de la biosphère. Pour les écolos, seule une agriculture bio et paysanne trouve grâce. Alors qu’une agriculture productrice d’énergie pourrait aussi être indépendante en terme de besoin en fertilisation :

Produire de la luzerne (qui fixe l’azote par symbiose bactérienne), et la méthaniser permettrait de produire à la fois un carburant : le biogaz, et un engrais azotés, le digestat. Le tout en rendant notre agriculture indépendante des énergies fossiles.

En réduisant la part des surfaces consacrées à l’élevage, à la viticulture et à l’export de céréales, il serait possible en France de produit 60 % de notre consommation actuelle de carburants et combustibles pétroliers.

Forgé à partir d’opposition réfractaire au nucléaire et d’anti-modernisme (la terre ne ment pas), l’écologisme politique passe à côté des enjeux de survie de l’espèce humaine. Ce courant idéologique se pose à gauche par anticapitalisme, mais finalement ne remet pas en cause la société de consommation. Les écologistes politiques défendent eux aussi le pouvoir d’achat[8][9] !

De plus l’écologie est souvent fâchée avec les équations et la science. Quand vouloir fermer les centrales nucléaires, conduit l’Allemagne à recourir au charbon. Quand la « fatouah du Diesel » conduit à favoriser les voitures essence qui émettent 20 % de CO2 en plus[10]…. Il y a comme un défaut ! Quand on veut taxer les poids lourds sur les routes alors que 70 % de notre consommation de carburants routiers est imputable aux voitures et utilitaires légers.
Les cibles prioritaires de l’écologisme politique (nucléaire, OGM, particules fines...) ne sont pas axées sur le changement climatique. Ces cibles répondent à des peurs.

Quoi qu’il en soit, produire des énergies renouvelables ne pourra pas suffire et doit se penser en complémentarité avec une réduction drastique de la consommation.

Que faire ?

Agir vite et à tout prix.

Au prix de la croissance,

Au prix de tensions géopolitiques,

Au prix de l’insatisfaction des populations.

On parle alors « d’écologie punitive » quand il s’agit de taxer ou de restreindre la consommation d’énergie fossile. Mais est-ce une punition que de dire que « Non, ce n’est plus possible »?

En premier lieu,

Il faut rapidement proposer une taxe carbone sur nos produits intérieurs, mais aussi et surtout sur nos importations. (55 % de l’empreinte carbone d’un français est importée).

Cela doit bien sûr se faire avec des mesures d’accompagnement pour les plus fragiles.

Mais il ne faut pas mentir : aller travailler en voiture sera-t-il possible ?

Partir en vacances en avion deviendraasocial. Le voyage sera à nouveau une vraie aventure. Suivre la dernière mode textile sera démodé : remplacé par le vêtement durable et local.

En second lieu,

Il faut une approche rationaliste de l’énergie. D’abord en incitant aux économies : rénovation du bâtiment, et changement des habitudes de transport. Ensuite par le développement de solutions renouvelables pilotables. La biomasse agricole en fait partie. Convertir le « pouvoir d’achat », en « pourvoir d’agir » pourrait être un moteur : inciter les citoyens à investir : dans la rénovation énergétique, dans les projets de production d’énergie, dans l’éducation… etc.

En troisième lieu,

Il ne suffit plus de demander poliment aux autres états de réduire leurs émissions de Gaz à effet de serre. Il faut rapidement entrer dans une logique de confrontation forte sur la question climatique. Agir seulement en France, ou en Europe ne peut résoudre un problème mondial. Il faut une diplomatie offensive sur le climat, et imposer le climat dans les accords internationaux.

Certes, ce n’est pas réjouissant, mais c’est la réalité ! Le cadre des contraintes physiques.

En quatrième lieu,

Il faut un accompagnement de la société vers cette sobriété forcée. Moins consommer créera moins d’emploi et des fermetures d’entreprise.

Il faudra, pour respecter ce cadre, revoir l’axe de l’éthologie. On ne peut pas demander à tous de se serrer la ceinture, en permettant à une minorité le luxe ostentatoire et impudique. Mettre fin à la croissance, suppose aussi de repenser nos identités sociales, nos hiérarchies, nos ambitions. Cela impactera aussi le mode de redistribution et de partage des ressources, actuellement basé sur le travail, et donc l’acte de produire... L’alternative, c’est peut-être le revenu universel ? La transition sera impactante, il faut prévoir des « amortisseurs ».

Mais revoilà l’automne. Nos médias oublient l’écologie, et le discours public se focalise à nouveau sur les vieilles antiennes, qui il est vrai se chantent à deux cœurs :

« Le pouvoir d’achat des uns contre les profits des autres »... En piétinant la biosphère…

Après un été torride sur le climat, bien sûr, nous pouvons choisir d’ignorer cela et décider de condamner le futur de l’humanité. Condamner nos enfants à mort.

La société ne prend pas la mesure du désastre à venir. L’holocauste à venir.



[1] Paroles d’échange et règles sociales chez les Indiens yucuna d’Amazonie colombienne; Fontaine L.; 2011.

[2] Les luttes de classes en URSS; Charles Bettelheim; 1974.

[3] LE DÉFI MONDIAL : RÉSOUDRE L’ÉQUATION DE KAYA; Carbone4.com.

[4] L’internet: une menace pour la transition énergétique ?; journaldelenvironnement.net; consulté le 31/08/2018.

[5] Sources : CITEPA; AIE;

[6] Chiffres clés du climat France et Monde; statistiques.developpement-durable.gouv.fr; 2017.

[7] Assessment Report 5; IPCC; 2014.

[8] L’écologie : du pouvoir d’achat en plus, du pouvoir de vivre en mieux; sarthe.eelv.fr; consulté le 31/08/2018.

[9] Bousculades pour du Nutella: "Un vrai problème de pouvoir d'achat", selon Jadot; lexpress.fr; consulté le 31/08/2018

[10] Automobile : quand le passage du diesel à l'essence fait augmenter les émissions de co2 en France; novethic.fr; Consulté le 31/08/2018.


Régis Janvier
Le 12-11-2018
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