Décembre 2018

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Sur le plan économique, la Chine est-elle vraiment sur le point de supplanter les Etats-Unis ?

© Can Stock Photo / focalpoint
Les Chinois vont très vite. Hier, atelier du monde, leur pays se contentait d’assembler des éléments conçus ailleurs dans ses usines géantes. Ce faisant, une partie essentielle de la valeur ajoutée, celle qui provient de la conception, leur échappait. Aujourd’hui, à leur tour, ils délocalisent ces activités peu lucratives vers des pays asiatiques où les salaires n’ont pas progressé aussi vite que les leurs. Mais le développement accéléré de la Chine reste encore largement dépendant de technologies occidentales.

Pour donner un exemple, à Danyang, province de Jiangsu, il y a une énorme plateforme spécialisée dans la fabrication de verres correctifs et de lentilles de contact. Les sociétés chinoises qui y sont établies fournissent des verres aux fabricants de lunettes dans le monde entier. Eh bien, ces sociétés ne sont pas propriétaires des technologies qu’elles utilisent pour fabriquer leurs verres progressifs. Pour chaque unité produite, elles doivent verser des royalties à une firme américaine. De manière moins anecdotique, la Chine demeure fortement dépendante des fournitures étrangères dans le domaine des puces électroniques et autres circuits intégrés. La facture, en 2016, s’est élevée à 228 milliards de dollars.

Dans certains cas, la Chine ne se gêne pas pour s’emparer de ces technologies en les copiant purement et simplement. Trump s’en plaint, mais Obama le faisait déjà avant lui. Comme on sait, les entreprises occidentales qui désirent profiter du fantastique marché chinois doivent tout installer sur place et partager, volontairement ou non, leurs secrets de conception et de fabrication.

Or, le programme « Made in China 2025 » est justement destiné à permettre au pays d’approcher l’autosuffisance dans dix industries sélectionnées comme déterminantes pour l’avenir. Pour prendre un nouvel exemple, les voitures électriques chinoises sont aujourd’hui équipées de batteries japonaises ou sud-coréennes. Ce ne serait plus le cas dans cinq ou six ans. 40 % des puces électroniques seraient produites sur place ainsi que 80 % des équipements destinés à la fabrication de navires.

La Chine ne veut certainement pas renoncer à demeurer une puissance industrielle. Au contraire, elle veut devenir leader des industries de pointe, celles qui seront décisives à l’avenir. D’où un effort gigantesque de recherche et développement dans des secteurs bien choisis, comme l’Intelligence artificielle, l’informatique quantique, les drones civils, la green tech, les villes intelligentes.

Les Américains ont-ils raison de redouter que la Chine les dépasse sur le plan technologique ? Et que, ce faisant, elle leur ravisse le leadership mondial ?

En une décennie, les dépenses de R&D de la Chine ont augmenté de 900 %. Elles pourraient atteindre 400 milliards de dollars en 2020 et représentent déjà 20 % du total mondial. Le pays va consacrer 14 milliards au seul secteur de l’Intelligence Artificielle. Pour la première fois, cette année, le nombre d’articles scientifiques publiés en Chine va dépasser celui produit par les revues savantes américaines. Le pays dispose de véritables armées d’ingénieurs formés ces dernières années dans ses universités… ou aux Etats-Unis.

Certains, comme l’économiste Larry Summers, l’ancien Secrétaire au Trésor de Bill Clinton, sont persuadés que les Etats-Unis sont en passe d’être rattrapés dans les domaines décisifs pour l’avenir. Que la Chine va sauter une étape du développement technologique, comme elle est en train de sauter l’étape de la carte de crédit : en Chine, on paie avec son portable. Le géant de la distribution Alibaba a déjà mis au point un système de reconnaissance faciale, qui permettra, demain, de régler ses achats d’un simple hochement de tête.

En mars dernier, à Pékin, il estimait comme un « miracle historique » le fait que la Chine, dont le revenu par tête demeure à peine équivalant au quart de celui des Américains, soit cependant parvenue à acquérir en si peu de temps des technologies de pointe. Qu’elle ait réussi à constituer, face aux GAFA américaines, ses propres géants nationaux dans le domaine décisif du numérique.

Mais d’autres experts jugent cette peur exagérée. Ils disent que les performances chinoises sont encore loin de devoir inspirer une réelle inquiétude à l’hégémon américain. Ainsi, Zhang Jun, directeur d’un think tank basé à Shanghaï, estime que l’avance prise par la Chine dans le domaine de la numérisation de l’économie chinoise est un leurre. Elle concerne essentiellement la sphère de la consommation – normal, lorsqu’on dispose d’un des plus grands marchés du monde – beaucoup moins, celui de la production. Il estime le retard que conserve la Chine face aux pays les plus high tec, comme le Japon et la Corée du Sud, à 15 à 20 ans. Il faut se méfier, poursuit-il, des politiques trop volontaristes.

Et la Chine devrait être vaccinée contre elles par le colossal échec du « Grand bond en avant » lancé par Mao Tsé Toung entre 1958 et 1960.


Brice Couturier
Le 23-11-2018
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