Janvier 2019


D’où viendra la prochaine crise financière ?

© Can Stock Photo / vvoennyy
Il y a dix ans, Lehman Brothers s’effondrait, entraînant la pire crise financière depuis celle de 1929. Quelles leçons pour aujourd’hui ?

« Comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir ? » On se souvient de cette scène. La reine d’Angleterre, une petite vieille dame endossant le rôle qui lui va le mieux, celui de porte-parole des « gens ordinaires et décents », comme disait George Orwell, prenant à partie une assemblée d’économistes. Des messieurs, d’ordinaire si sûrs d’eux-mêmes, cette fois si piteux. Non, la plupart, en effet, « n’avaient rien vu venir » et beaucoup, au passage, s’étaient gavés.

Oh, bien sûr, les esprits faux qui nous annoncent depuis 150 ans la crise finale du capitalisme ont su, alors, capter les caméras et les micros. Cette fois-là, ils la tenaient leur agonie. Ils avaient toujours dit que ça ne pouvait pas durer, l’économie de marché, le profit, la concurrence... Eh bien, la preuve était là.

Mais voilà, dix ans sont passés. Le capitalisme n’est pas décédé. Il se porte mieux que jamais. Le dernier et plus puissant Parti communiste de la planète, celui de la Chine, en a adopté une version particulièrement musclée. Mais les causes qui ont produit la terrible crise de 2008, sont-elles derrière nous ? Avons-nous contracté une assurance contre les crises financières ? Une autre peut-elle survenir ? Et si tel est le cas, saurons-nous mieux en traiter les effets qu’il y a dix ans ?

Nombre d’économistes débattent en ce moment de ces questions. Et bien sûr, leurs réponses mettent en lumière de sérieuses divergences entre eux. On dira : c’est parce que l’économie est une science douteuse. Mais personne ne reproche aux sociologues de n’avoir pas prévu les émeutes urbaines. Et les géologues eux-mêmes sont incapables de prévoir les tremblements de terre, alors, les crises financières pour les économistes…

Qu’est-ce qui pourrait aujourd’hui provoquer une nouvelle crise financière ?

Un : la crise turque. Selon Nicolas Baverez, les besoins de refinancement d’Ankara s’élèvent à 230 milliards de dollars – dont 110 milliards pour les banques, 65 pour les entreprises. Or, le Qatar n’en a couvert que 12 et la Russie 10. En attendant, la Livre turque dégringole, rongée par une inflation de 17 % par an, les capitaux s’enfuient et la Bourse d’Ankara a perdu 20 % depuis le début de l’année. Selon Jeffrey Frankel, on peut craindre une contagion de cette crise turque à l’ensemble des économies émergentes, très liées entre elles.

Deux, la crise de l’euro n’est probablement pas terminée, malgré le rétablissement réussi de la Grèce. Cette fois, c’est l’Italie qui inquiète les marchés. Les comptes des banques y sont très inquiétants. Et le programme économique électoral adopté par l’alliance de deux partis populistes, le Mouvement Cinq Etoiles et la Ligue comportait des promesses électorales impossibles à financer dans l’état économique actuel du pays : des impôts fortement réduits par une flat tax à 15 et 20 %, un revenu citoyen mensuel de 780 euros, une contre-réforme des retraites, destinées à en abaisser l’âge de départ, etc. Si le gouvernement de Giuseppe Conte le mettait en œuvre, la dette publique italienne, déjà extravagante (132 % du PIB !), serait alors hors de contrôle. Or, l’Italie n’est pas la Grèce. C’est la 3° économie de la zone euro.

Trois, la Chine elle-même, malgré sa croissance qui demeure spectaculaire et ses prouesses au commerce extérieur, n’est pas à l’abri. La dette chinoise est abyssale. Si l’on additionne celle de l’Etat et celle des régions et des entreprises, elle atteindrait 250 % du PIB ! La croissance chinoise est dorénavant fondée sur une politique monétaire très accommodante, qui pousse les entreprises les moins rentables à dissimuler leurs pertes par le recours au crédit.

Trump gaspille ses munitions

En outre, dans le bras de fer commercial entre Washington et Pékin, la Chine dispose d’un atout redoutable dont elle a commencé à faire usage : se débarrasser des Bons du Trésor américains. Elle peut ainsi menacer les Etats-Unis d’une hausse très dommageable du financement de leurs emprunts. Et ce, au moment même où Trump est vivement critiqué pour mener une politique de court terme, en décalage complet avec ce qu’exigerait le cycle économique. C’est le quatre...

Certes, les résultats actuels de l’économie américaine sont spectaculairement bons : le bilan est destiné à limiter la casse aux élections de mi-mandat en novembre. La croissance a atteint le rythme de 4 %. Le taux de chômage a rarement été aussi bas. Et Wall Street s’envolant, les Américains se croient riches. Mais Trump baisse les impôts tout en augmentant les dépenses publiques. Il mène une politique procyclique, comme si la croissance avait besoin d’être dopée, ce qui n’est plus le cas. Aussi, lorsque se produira l’inévitable retournement de tendance, les munitions nécessaires au rétablissement auront toutes été gaspillées.




Brice Couturier
Le 21-12-2018
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