Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Manifestation d’indépendance
Jeudi 21 octobre

Mon fils, qui est en terminale, participe aux manifestations lycéennes contre la réforme de la retraite. Il rentre le soir épuisé et ravi. Et moi qui ai une boîte à faire tourner, malgré les grèves, les blocages et les pénuries de carburant, je rentre le soir épuisé et maussade, en me demandant si un jour je pourrais la prendre, cette sacrée retraite. Encore au moins dix ans à tirer, peut-être quinze, au train où vont les choses.

Inutile de préciser que les dîners sont houleux. Mais que lui dire à ce jeune con tout ébahi de découvrir les joies de la révolte et des charges policières, sans me conduire moi-même en vieux con ? Bien sûr, j’essaie de lui démontrer qu’avec ses copains, ils sont tous en train de se tirer une balle dans le pied. Ne rien faire aujourd’hui, c’est les condamner à payer pour nous des cotisations pharamineuses et à n’avoir plus personne qui paiera pour eux. Même si les mesures actuellement votées ne résolvent rien sur le fond, elles sont un pas dans le bon sens. Si l’on recule sur les soixante-deux ans, c’est jusqu’à soixante-quinze ans qu’ils devront, eux, travailler, en tout cas si l’on imagine maintenir le système en l’état.

Mais surtout, je trouve absurde de se préoccuper de sa retraite quand on a dix-sept ans et la vie devant soi. J’y vois comme une sorte de racornissement. Penser à protéger ses vieux jours, quand le monde s’ouvre, qu’une vie est à construire et que tout peut arriver, quelle triste perspective ! J’en veux à ceux qui les entraînent sur cette voie misérabiliste, qui se servent de leur innocence et de leur enthousiasme, qui profitent de leur solidarité naturelle et de leur engagement facile dans ce qu’ils croient être une juste cause, pour défendre leur seul intérêt immédiat.

Car, si l’on peut comprendre, sans l’approuver, que certains cherchent à préserver leurs acquis actuels le plus longtemps possible – c’est de bonne guerre, comme on dit -, comment faire croire aux jeunes générations que dans quarante ou quarante-cinq ans, elles pourront prendre leur retraite à soixante ans. Nul ne sait quelle sera alors la situation économique et démographique. Peut-être tout le monde pourra-t-il cesser de travailler à cinquante ans ? Peut-être la retraite sera-t-elle un concept dépassé ? Peut-être personne n’aura-t-il envie de cesser son activité, car nous travaillerons différemment ? Prétendre garantir aujourd’hui le principe d’une retraite à soixante ans à l’horizon de 2050 n’a tout simplement aucun sens et aucune utilité. C’est une duperie.

Il n’est qu’à regarder les quarante années passées. Me serais-je occupé dans ma jeunesse de mon âge de départ à la retraite – ce qui ne m’est jamais venu à l’idée -, que j’aurais eu tout faux. Pour moi, cet âge potentiel a changé au moins cinq fois. Quand j’étais étudiant, fin des années 1970, il était de 65 ans pour tous (ou presque). Puis, avec Mitterrand, il est passé à 60 pour les salariés. Mais j’ai quitté le salariat pour un statut libéral qui a remis le compteur à 65. Après, en créant mon entreprise, j’ai retrouvé le statut salarié à 60. Par la suite, de toute manière, la réforme de 2003 a remis tout le monde à 60, y compris les travailleurs indépendants. En même temps, elle a allongé la durée de cotisation, ce qui pour moi, reportait l’âge de départ à 61 ans. Aujourd’hui, sixième et sans doute pas dernier changement, c’est 62 ans. Et, en fait, si je continue de prendre du plaisir à faire ce que je fais, il n’est pas impossible que je continue jusqu’à 70 !

Remarquons, au passage, que tous ceux qui sont actuellement proches de la retraite et râlent parce qu’ils la voient reculer d’un ou deux ans, ont commencé sous le régime des 65 ans. Ils travailleront donc quand même trois ou quatre ans de moins que ce à quoi ils s’attendaient initialement…

Voilà les arguments « raisonnables », si ce n’est rationnels, que j’avance à mon joyeux manifestant de fils, pour essayer de le convaincre. Il rigole. Il n’est pas dupe des manipulations de certains. Il s’en moque, au fond, de la retraite, tout autant que je m’en moquais à son âge. Elle n’est qu’un prétexte, un peu paradoxal, pour se révolter contre les blocages que notre société vieillissante et sclérosée oppose à leur envie d’inventer leur vie. Un prétexte paradoxal, oui, parce qu’ils s’emparent d’une revendication de vieux privilégiés et égoïstes pour dire qu’ils en ont assez de nos vieilleries, de nos mesquineries, de nos petits calculs, de nos verrouillages, de notre repli sur nous-mêmes et sur nos privilèges. Mais un prétexte subversif aussi, puisqu’en semblant prendre fait et cause pour nos retraites, ils nous montrent en même temps le côté dérisoire de cette cause – deux ans de plus ou de moins - au regard de leur avenir. C’est du moins ainsi que je veux interpréter leur révolte. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » disait le très jeune Rimbaud, qui ajoutait, dans un autre poème, « la vraie vie est ailleurs ».

Claude-Jean Desvignes
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