Avril 2019


Fonds d’investissement, une innovation de rupture ?

© Can Stock Photo / pressmaster
La création d’un Fonds d’investissement pour l’innovation de rupture peut se révéler être une excellente initiative. Regardons cela de plus près…

Quid de l’innovation de rupture elle-même ?

L’expression innovation de rupture appelle une mise en perspective. Les Japonais ironisent depuis longtemps sur la fascination qu’éprouvent les Anglo-saxons et les Français pour les innovations dites de rupture. Ne disposant pas de crédits spatiaux ou militaires, les entreprises japonaises ont été obligées de financer, sans ces aides, leurs recherches et innovations, en opérant pas à pas, avec des objectifs à long terme. C’est par des innovations incrémentales qu’elles sont passées d’écrans plats minuscules pour jouets à ceux des téléviseurs. Et les Occidentaux qui, pour se lancer, attendaient des techniques permettant de grands écrans plats, ont perdu le marché. Cet exemple incite à ne pas se saouler d’anglicismes, technologies disruptives, deep tech et autres…

Le but de l’innovation n’est pas d’abord ou principalement de mettre en œuvre de la belle technologie, de concevoir des moutons à cinq pattes, mais de fournir des résultats concrets, ce qui implique de bien poser les problèmes au lieu de chercher des solutions disruptives. C’est ce qu’enseigne l’Analyse de la valeur, méthode de décision participative trop ignorée par nos élites, mais qui, par exemple, fait épargner des milliards à l’administration canadienne[1].

Quid du financement du Fond ?

La création du Fonds implique la cession par l’Etat de plusieurs participations dans de grands groupes. N’aurait-il pas mieux valu que l’Etat actionnaire assume son rôle de stratège gardien de l’intérêt public ? Ce qu’il n’a pas fait, notamment lors du sauvetage de PSA : il a agi de façon financière au lieu de s’attaquer aux erreurs de stratégie et de gouvernance qui avaient fragilisé le groupe. Est-on sûr que la privatisation des aéroports de Paris soit si judicieuse ? L’exemple de la privatisation de l’aéroport de Toulouse, cédé à un consortium dirigé par des intérêts chinois dont les contours sont douteux, ne semble pas probant.

Notons, pour éviter les amalgames ou les illusions, que ce ne seront pas de dix milliards d’euros constitués par le capital du Fonds qui seront disponibles. En effet, seuls les dividendes de cette somme seront mobilisables, soit 200 ou 300 millions par an. Une somme qu’il convient de relativiser même si son montant n’est pas négligeable.

Long terme versus court terme

L’innovation est un processus inscrit dans le temps qui suggère une certaine stabilité de l’acteur qui en est à l’origine, l’entreprise notamment. La question-clé est alors : qu’est-ce qui assure la pérennité d’une entreprise ? D’abord, un capital patient. Une étude de McKinsey[2] vient encore de le démontrer : les entreprises investissant à long terme produisent sur dix ans plus d’emplois et de valeur, y compris pour les actionnaires. Ensuite, il faut que l’entreprise s’attache cinq parties prenantes en leur démontrant qu’elle crée de la valeur pour chacune d’entre elles. Elle doit fidéliser ses actionnaires, ses clients, mais aussi inventer les clients de demain. Pour cela, elle a besoin de mobiliser son intelligence collective interne (ses salariés) et externe (ses fournisseurs et partenaires). Enfin, elle ne peut survivre longtemps si son ou ses territoires s’écroulent.

La compétitivité durable implique donc la construction d’un écosystème où le donneur d’ordre n’étrangle pas ses fournisseurs, appuie au contraire PME et ETI travaillant en synergie avec lui. Cela est généralement le cas outre-Rhin ; mais la majorité des grands groupes ne se comportent pas ainsi en France, ce qui les fragilise et empêche la croissance des petites entreprises innovantes, croissance qui est le principal créateur d’emplois.

La compétitivité exige aussi un management des hommes respectant ceux-ci, leur donnant des raisons de se mobiliser. Pléthore d’études relie le défaut français de performance à la médiocrité des relations humaines qui dégrade l’intelligence collective des organisations. D’autant que des formes nouvelles de néo-taylorisme progressent partout, sous la pression du court-termisme ultra-financier.

Au final, accorder une vraie priorité aux PME et à une meilleure gestion de l’Etat

C’est sans doute une bonne nouvelle qu’un Fonds apporte plus de financements aux entreprises innovantes. Mais annuler la modification faite par François Fillon au Crédit impôt Recherche (CIR) – qui a donné 1,4 milliard de plus aux grands groupes – n’aurait rien coûté à l’Etat et apporterait bien plus aux petites entreprises. Il serait urgent d’ouvrir réellement les marchés publics à ces dernières, comme l’a réclamé le rapport Villani.

Enfin, pourquoi ne pas souhaiter que l’Etat intervienne en actionnaire actif et mieux éclairé ? Qu’il donne l’exemple dans le secteur public, en devenant un donneur d’ordre respectueux payant régulièrement ses fournisseurs. Qu’il agisse en manager bienveillant, soucieux du bien-être des salariés et leur permettant de libérer leurs talents pour le bien commun. Est-ce trop espérer ?



[1] Portnoff André-Yves. Le Canada parie sur l’analyse de la valeur. Futuribles-Vigie. 15 février 2018.

[2]Barton Dominic et alii, Measuring the Economic Impact of Short-termism, San Francisco : MGI (McKinsey Global Institute), janvier 2017 : http://www.mckinsey.com/~/media/McKinsey/Global Themes/Long term Capitalism/Where companies with a long term view outperform their peers/MGI-Measuring-the-economic-impact-of-short-termism.ashx.


Gabriel Colletis et André-Yves Portnoff
Le 23-01-2019
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